Autoportrait au père absent

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Du jour au lendemain, 22 juillet 2010
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Alain Veinstein reçoit Jean-Luc Sarré
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Poezibao, 2 juillet 2010
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Anthologie permanente : Jean-Luc Sarré
On les appelait langostas,
les juifs en faisaient leurs délices
"Jean-Baptiste se nourrissait
de sauterelles et de miel sauvage"
elles s'abattaient sur les jardins,
les glacis, dévastaient les semences,
d'autres encore, et en grand nombre,
épuisées par leur migration
jonchaient au printemps les trottoirs.
Aujourd'hui encore il arrive
que ces sauterelles me ferment les yeux
quand la chimie n'y parvient pas
et dans ma chute j'entends alors
le son de ta voix m'enseigner
ce que cet homme que nous croisons
apparemment ne maîtrise pas :
l'art de nouer une cravate.
Noeud simple, Windsor, demi Windsor,
pathétique savoir-faire de qui,
devant une glace, se voudrait
paradoxalement unique.
Je ne la porterai jamais
que sur un col déboutonné :
cette négligence était-elle feinte ?
J'étouffais, j'étouffe encore,
ne cesser de l'écrire c'est vivre
sous assistance respiratoire.
•
Les stores absorbent un peu du chahut des cigales.
Je ne crois pas les avoir jamais entendues
dans ma jeunesse, de l'autre côté de la mer,
mais je me souviens de cette ferme, de sa terrasse
dominant le vignoble et des grillons aussi
qui stridulaient au clair de lune, et cette même nuit
dans une citerne d'eau de pluie, de la couleuvre
qu'un ami avait tenté de récupérer
avec un bâton - était-ce pour la tuer ? et ...
Le passé : une épave où foisonnent les images ;
inutile pourtant de plonger pour la piller,
il suffit de savoir écouter la pénombre
et le bourdonnement du réfrigérateur.
Jean-Luc Sarré, Autoportrait au père absent, Éditions Le Bruit du temps, 2010, pp. 18 et 19 et 87
Florence Trocmé
Lire la biographie de Jean-Luc Sarré sur Poezibao
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Le Matricule des anges, n°113, mai 2010
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Dossier Jean-Luc Sarré
La vie buissonnière
Ses voyages immobiles le tiennent à la table d'écriture, face aux vitres de son appartement, en guetteur attentif du sensible.
Retour sur le parcours du poète (p. 20-23)
Le guetteur de l'infime
En prose ou en vers, Jean-Luc Sarré traque l'expression juste d'une expérience du monde. Sans chercher à élargir l'horizon, mais au contraire en tenant dans les rets de la langue le proche, le familier, pour mieux concentrer en peu de mots le présent du verbe vivre.
Entretien de Jean-Luc Sarré avec Thierry Guichard (p. 24-29)
Épiphanies du quotidien [Autoportrait au père absent]
S'il faut peu de choses pour que le passé surgisse dans l'instant, ce n'est pas sans réticence que le poète l'accueille. On s'attendait avec un tel titre, Autoportrait au père absent, à une poésie qui ferait face comme un miroir interrogé à travers le temps. C'est mal connaître Jean-Luc Sarré, pour qui le présent, dans sa fugacité, semble retenir seul son attention : « Ma poésie veut le présent » écrit-il dans Comme si rien ne pressait. Dans les trois longues laisses qui constituent près des deux tiers de l'Autoportrait, le passé, forcément, est toléré. Mais l'écrivain prend soin de l'insérer dans un présent et un espace qu'il maîtrise en faisant apparaître le père défunt en un fantôme qui l'accompagne dans le parc en bas de chez lui, dans les ruelles du quartier où résiste toujours une vieille ferme sur laquelle lorgnent depuis longtemps les promoteurs. Cette vieille ferme (qu'on a aperçue, l'interview de notre hôte achevée, nous rendant en sa compagnie dans une pizzeria au temps suspendu) symbolise à elle seule cette permanence de la mémoire. Déambulant à ses abords et tutoyant l'ombre paternelle, le poète évoque autant, sinon plus, ce qu'il voit aujourd'hui que ce qu'il vécut hier. Le poète s'inscrit dans le paysage comme le ferait un personnage d'Almodovar : « Dans l'air immobile – c'est plus rare – / il fait désespérément bleu / et les carrosseries rutilent / comme rutile, au coin de la rue, / le panneau de sens interdit / auprès duquel je ne sais plus / s'il patiente ou s'impatiente. » Et le voilà, quelques vers plus loin, déjà mort alors qu'à peine rejoint, ce père « autour duquel gravitent / ces quelques pas, ces quelques pages / à contre-jour mais on devine / déplié, blanc, immaculé, / le grand mouchoir. C'est un suaire. »
La déambulation du fils et de son fantôme de père (« Marcher ainsi côte à côte, / c'est aller avec soi et soi ») leur fait croiser un groupe d'enfants puis passer devant la fenêtre d'une maison de retraités. Le poème accroche alors ses détails et ses couleurs, tourne comme une brise autour de ces surgissements du réel et rebondit, saisissant le prétexte d'un mot, vers l'évocation du père. D'allusions en litotes, le poème avance vite, trousse une vie en « une poésie à la ramasse, / obstinément irrésolue / qui n'aurait jamais existé / sans les images d'autrefois. » Et les congédie rapidement, ces images, pour fixer le regard à nouveau sur le présent, la grille réparée du parc, une vieille dame qui traverse le cadre de la fenêtre, le temps qu'il fait, le bleu et le vert. Trop mince pour faire un livre, l'Autoportrait se poursuit en une deuxième partie de poèmes courts nourris aux notes des carnets. Une façon, à nouveau, de faire entrer la lumière dans les interstices du quotidien et éprouver, en l'écrivant, le sentiment de vivre.
Thierry Guichard
