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Henry VIII

revue de presse   


La république des livres, 18 mars 2011

Henry VIII est vivant !


Qu’est-ce qu’une traduction réussie sinon une traduction vivante ? Valery Larbaud le disait déjà dans son éloge de Jérôme, saint patron des traducteurs. Jean-Baptiste de Seynes y revient dans une note de quelques pages, d’une remarquable acuité dans l’analyse et d’une intelligence du métier sans défaut, à la fin du Henri VIII (320 pages, 22 euros, Le Bruit du temps), une pièce de 1613 de William Shakespeare (avec la probable collaboration du dramaturge John Fletcher, mais on en dispute encore) qui reparaît ces jours-ci sous de nouveaux habits. Cette quinzaine de pages en postface entend justifier le choix par l’éditeur de la traduction d’André du Bouchet, dont le texte anglais de référence a été légèrement modernisé dans son orthographe. Le poète l’avait entreprise au début des années 1960 pour répondre à la commande de Pierre Leyris, maître d’œuvre avec Sir Henry Evans d’une édition complète au Club français du livre pour laquelle il s’était également assuré le concours de Jules Supervielle, Jean-Louis Curtis, Pierre-Jean Jouve, Yves Bonnefoy, Henri Thomas, Michel Butor… Quelle époque ! Pourquoi lui plutôt qu’un autre, après Pierre Letourneur, François-Victor Hugo, Richard Marienstras, notamment ? Parce que, nous dit Jean-Baptiste de Seynes, la phrase de Du Bouchet passe mieux que d’autres au chuchotoir, au bouche à oreille de soi à soi, et qu’à l’issue de tant de mystérieuses opérations où l’on rumine ce qui culmine, les mots de l’anglais s’imposent en français vivants comme jamais. Tension interne de la phrase, économie de moyens, élégance de solution : le secret est dans ce cocktail, en sachant que le traducteur ne recule pas devant les idiotismes, appelant un chat un chat et a spade a spade. Tout est une question de distances, au pluriel : il faut savoir les garder vis-à-vis de l’adhérence à l’original (source), dans la singularité à l’égard du registre français (cible) et par rapport à la présence attentive du lecteur/auditeur. Car, on peut le rappeler, il s’agit tout de même d’un texte destiné à être joué, interprété, bousculé. On l’est par la version d’André du Bouchet car il sait la rendre effectivement… vivante. Nous ne sommes pas dans la bouffonnerie, ni dans la farce, mais bien dans le sérieux, qui plus est le sérieux attesté, malgré les libertés prises avec la chronologie (elle était intitulée All is true puis The Famous History of the Life of King Henry the Eight). Pour une fois, nul n’y conteste vraiment l’autorité du souverain. La période évoquée par cette ultime pièce historique de Shakespeare particulièrement fidèle aux évènements, ce qui la fit passer pour une œuvre de circonstance, plus chrétienne que les autres par sa tonalité et sa morale, court de la rencontre entre Henri VIII et François Ier au Camp du Drap d’Or en Flandres (1520), afin d’instaurer une ère de paix entre la France et l’Angleterre, jusqu’au baptême d’Elisabeth Ier (1533). Shakespeare nous fait assister à l’exécution pour trahison du duc de Buckingham, à la chute du cardinal Wolsey, renvoyé pour n’avoir pu obtenir du pape l’annulation du mariage de son roi, et à celle de Catherine d’Aragon. Cette histoire à grand spectacle n’en passe pas moins pour l’une de ses œuvres les plus optimistes. Qu’on en juge par ces mots d’Anne Boylen dans la scène 3 de l’acte II :

« … ’tis better to be lowly born/ And range with humble livers in content/ Than to be perked up in a glist’ring grief… »

« … mieux vaut être né en bas lieu et vivre avec les humbles dans le contentement, que se pavaner dans un ennui splendide… » (Trad. François-Victor Hugo)

« … il vaut mieux, je le jure, naître dans l’obscurité,/ Et se trouver contente parmi les humbles gens/ Qu’endurer son chagrin sous de brillants atours… » (Trad. Pierre Spriet)

« … mieux vaut être né dans le commun,/ Et parmi les humbles avoir son content,/ Que se guinder dans un scintillant chagrin (Trad. André du Bouchet)

À chacun son sens et sa musique, à ses risques et périls. Mais avant de critiquer, conservez à l’esprit que, pour André du Bouchet, tous les contresens sont beaux dès lors qu’on les trouve dans un beau livre… Qu’importe puisque, comme le soulignait le titre originel de la pièce, « tout est vrai » !


                                                                                               Pierre Assouline

 

La république des livres – Le blog de Pierre Assousline



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Édition bilingue

 

Traduction de l'anglais

par André du Bouchet

 

Postface de Jean-Baptiste de Seynes

Format : 135 x 205
320 pages • 22,40 euros

 

ISBN : 978-2-35873-026-6
Mise en vente : 25 mars 2011