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Le Procès Eichmann
et autres essais
revue de presse   

Histoire & Liberté, n° 60, octobre 2016

« Le Procès Eichmann et autres essais »

 

 

 

Julius Margolin, arrêté en Pologne par l’armée soviétique en juin 1940, fut interné dans trois camps soviétiques. Relâché en juin 1945, il fut relégué dans un village de l’Altaï, puis rapatrié à Varsovie en mars 1946. En septembre 1946, il débarque à Haïfa. Une de ses premières tâches fut d’écrire un livre remarquable sur son emprisonnement dans les camps soviétiques, La Condition inhumaine, publié en France en 1949 (republié en 2010, Voyage au pays des Ze-Ka).

Dans la vie très active qu’il mena jusqu’à sa mort, en 1971, ses réflexions tournent autour de quelques thèmes rassemblés dans ce recueil : les camps soviétiques et les camps nazis, dont il analyse lucidement les points communs et les dissemblances, les Juifs (soviétiques et ceux d’Israël), l’engagement des intellectuels.

Sur le sort des Juifs soviétiques, Margolin, qui se battit avec passion, fut isolé. Les textes publiés ici sont d’un grand intérêt, on mesure le poids des communistes à la naissance d’Israël et leur cécité volontaire. Margolin, voulant créer une Union des anciens détenus des camps de concentration soviétiques, avait écrit en 1954 avec des amis un tract appelant à l’action : les tracts furent « arrachés, déchirés, déchiquetés, détruits, systématiquement et totalement [...] par ceux qui [à Tel-Aviv] représentent les créateurs des camps de la Vorkouta et de la Kolyma » (p. 299), c’est-à-dire le parti communiste israélien. Parlant de solidarité naturelle à l’égard des prisonniers des camps — en premier lieu à l’égard des Juifs, « sionistes ou non » —, il rappelait que ceux-ci n’avaient ni défenseur, ni protecteur. Pourtant il saluait la session du Conseil économique et social de l’ONU qui avait débattu en février 1950 du travail forcé en URSS, où il avait pris la parole. Il disait avec force qu’une Union des anciens détenus soviétiques ne pouvait qu’être anticommuniste, « tout comme une union des victimes de Hitler ne peut être qu’antinazie » (p. 305). Il mettait en cause l’indifférence vis-à-vis des camps soviétiques et il insistait sur l’extension des persécutions contre les Juifs : après guerre, ceux de Pologne, des pays Baltes, de Roumanie, d’Europe centrale rejoignaient dans les camps les Juifs soviétiques.

Autre thème fort bien traité : le procès de David Rousset contre les Lettres françaises (novembre 1950-janvier 1951). Dans ce journal dirigé alors par Claude Morgan, Pierre Daix avait écrit un article tristement célèbre — très largement diffusé alors et même traduit en hébreu : « Pourquoi M. Rousset a-t-il inventé les camps soviétiques, une campagne de préparation à la guerre ». Parmi des affirmations monstrueuses, il avait écrit : « Je suis reconnaissant à l’Union soviétique de cette magnifique entreprise [...]. Les camps de rééducation de l’Union soviétique sont le parchèvement de [...] la suppression complète de l’exploitation de l’homme par l’homme » (p. 41). David Rousset accusa Pierre Daix de diffamation et l’affaire fut portée devant le tribunal en novembre 1950. Il invita Margolin à témoigner, celui-ci accepta évidemment, et le demanda à d’autres déportés en URSS : Alexandre Weissberg, Elinor Lipper, Joseph Czapski, Marguerite Buber-Neumann (déportée en Sibérie, elle fut remise à l’Allemagne nazie qui l’envoya à Ravensbrück), El Campesino... Margolin décrit comment Daix, Morgan et leurs avocats se donnèrent beaucoup de mal pour récuser le tribunal : les quatre premières audiences avaient « une atmosphère de cirque », ressemblaient à « une maison de fous » (p. 51). « Les défenseurs de la justice soviétique se gaussaient ouvertement de l’appareil judiciaire démocratique en le qualifiant d’encombrant » (p. 325). Margolin parle longuement des interventions dramatiques et superbes de Czapski, de « l’ardente éloquence » d’El Campesino, du « trac terrible » de Lipper (onze ans de camp)... Face à eux, les accusés faisaient de grandes tirades pour la défense des Malgaches et des Républicains espagnols. Les témoins communistes s’en prenaient aux États-Unis préparant la guerre et Pierre Daix demanda à Margolin s’il voulait une nouvelle guerre mondiale (p. 59). Un communiste — « sympathique » note Margolin — se contentait d’un argument simplet : il avait vu à Moscou des « visages heureux », etc. Le verdict condamna les accusés de manière très démente pour ne pas « creuser encore plus le fossé qui s’était formé entre deux convois idéologiques » (p. 68). Selon Margolin, ce procès avait apporté des informations d’une « importance cruciale » et il souligna que les témoins juifs du procès s’étaient prononcés « contre l’atmosphère de peur, de lâcheté et d’irresponsabilité dans les milieux juifs d’Occident » (p. 74). Relu avec une grande distance (65 ans plus tard), ce procès montre la violence et la bassesse de communistes menant de telles actions : on ne trouve jamais une idée qui, certes, pourrait paraître fausse, mais serait intéressante, troublante, voire séduisante. Là, on ne trouve que des énoncés « platement plats » et des insultes. De tels textes restent incompréhensibles.

Un texte capital est le compte rendu du procès Eichmann qui se tint à Jérusalem du 16 avril au 17 août 1961. Si on n’y trouvait que le portrait de ce « transmetteur d’ordres », ainsi que Eichmann se définit, on fermerait vite le livre : le personnage, révulsif, défend, « bec et ongles » son passé. « Une parfaite maîtrise de soi. Pas un moment de faiblesse. L’impassibilité totale [...]. Il a accompli son devoir, comme il convient à un officier » (p. 245). Pas une seule fois sa voix n’a tremblé en 85 audiences. L’homme est terrifiant, juge Margolin, qui a assisté à presque toutes les séances, ce qui fut fort rare. Ce procès nous plonge sans cesse dans l’horreur, par « d’accumulation d’horreurs inexprimables » (p. 183). Pourtant, de temps en temps, un espoir surgit : le 16 mai, avait parlé le premier témoin allemand, le pasteur Heinrich Grüber, qui n’avait pas hésité à prendre la défense des Juifs dans le Berlin hitlérien et à défier le régime au nom de l’amour chrétien et de la solidarité humaine. Il n’était pas seul. Il n’était pas l’exception qui confirme la règle. En relatant la merveilleuse histoire de ses efforts, il dit « nous » (p. 192-193). Dans les camps de Sachsenhausen et Dachau où il fut envoyé de 1940 à 1943, « on lui a cassé les dents, mais on n’a pas brisé son esprit » (p. 193). Le pasteur Grüber évoque les 700 pasteurs allemands qui étaient à Dachau en même temps que lui et le soutien de son activité par des évêques catholiques. Il avait bien sûr sollicité — « importuné » — Eichmann et dit : « Pas une fois je ne suis sorti de son bureau porteur d’une réponse positive » (p. 194). Cette intervention écrit Margolin « ébranle cette opinion bien enracinée selon laquelle tous les Allemands seraient des hitlériens nés. Les gens l’écoutent les larmes aux yeux » (p. 195). Il souligne que les craintes de ceux qui croyaient que le procès Eichmann soulèverait une vague de sentiments anti-allemands « se sont révélées injustifiées » (p 192) et il dit longuement que le pasteur est la voix de l’autre Allemagne. Mais ce fut une brève halte dans ce procès qui fut une « épreuve cauchemardesque » (p. 287). Il y a deux ans un livre étonnant était publié, Une enfance dans la gueule du loup, de Monique Lévi-Strauss. Son père — pour des raisons de travail —, avait emmené sa femme, d’origine juive autrichienne, et ses enfants en Allemagne en 1939 et ils y resteront jusqu’en mai 1945. Monique Lévi-Strauss a vécu de 13 à 19 ans en Allemagne et elle raconte qu’elle a vu alors des Allemands qui n’étaient pas du tout nazis. Le beau livre de Joseph Czapski, Terre inhumaine (1949), se termine par ces mots: « Je vois tout à coup à l’évidence que si l’on a du cœur, on ne peut pas identifier l’hitlérisme avec l’Allemagne, toute l’Allemagne. » Les historiens ne se sont pas mis à chercher la « vraie » société sous Hitler, sauf récemment, ils analysent sans fin le nazisme. Certes, il y a des témoins qui ont écrit (par exemple, Friedrich Reck-Malleczewen1), mais ils ne semblent pas être entendus.

Un des nombreux intérêts du recueil de Margolin est d’attirer l’attention sur des « vérités » jamais recherchées. Il était très présent au monde : ainsi, par exemple, il voyait les deux Allemagne (p. 191), il écrivait dès 1956 que Khrouchtchev ne pourrait se passer de camps, il ne croyait pas au « Dégel » mais « au déclin et à la décomposition inévitable de la dictature » (p. 110), ce qui a rarement été pressenti et écrit. Cet homme clairvoyant s’intéressait évidemment au rôle des intellectuels. Il publia en 1956 un article titré, selon la traduction : « Les salauds ». Il n’avait jamais rencontré dans les camps et en relégation en URSS « de francs salauds », mais en France, au procès Rousset, « c’est alors que, pour la première fois, j’ai été confronté à de véritables, d’indéniables salauds en chair et en os » (p. 105). Et il attaquait très vivement Sartre, « Peut-on qualifier Sartre de salaud ? », « le plus brillant et spectaculaire des cyniques de notre temps ». « Il a occulté les camps comme personne d’autre, grâce à son autorité et à l’éclat magnétique de son argumentation. » Il continuait sur un ton violent, rare chez lui : « Ces gens tuent le respect de l’esprit et de l’intellect dans l’âme de la génération actuelle [...]. Ces gens sont entourés de respect, jouissent de reconnaissance, ils sont hautement agressifs et, comme il sied à des salauds, vivent aux crochets de la société qu’ils démoralisent » (p. 107).

Il faut lire ce recueil. Ayant écouté longuement Eichmann, Margolin avait vu que par son absence de compassion, « dernier degré de l’inhumanité », Eichmann lançait des défis « à nous autres, mous et sentimentaux » (p. 245). Sentimental, peut-être. Mou ? Ah non ! Margolin se définit bien quand il écrit : « J’ai ma propre religion, qui est celle de la Liberté... » (p. 312)

 

                                                                            Jeannine Verdès-Leroux

 

 

(1) Friedrich RECK-MALLACZEWEN, La haine et la honte, Journal d’un aristocrate allemand, 1936-1944, Librairie Vuibert, 2016, 1re édition française, 1968). Histoire & Liberté en a rendu compte en son n° 58.


                          

Le Patriote résistant, n° 911, septembre 2016

Une affaire d’idéal

 

 

« En 1957, vous avez dit à Sassen [un journaliste hollandais pro-nazi] : “Lorsque j’ai reçu l’ordre d’agir contre les Juifs, je n’y étais pas préparé, j’étais comme un petit enfant… Je me suis mis à réfléchir… Et lorsque j’en ai compris la nécessité, j’ai accompli ma tâche avec tout le fanatisme que je pouvais escompter de moi-même en tant que vieux national-socialiste […]”. Vous l’avez bien dit ? — Je ne sais pas… Je n’en ai pas la moindre idée… Je ne m’en souviens plus… — Vous avez dit : “Ils ont trouvé en moi l’homme qu’il fallait. Je le dis aujourd’hui en 1957, au risque de me nuire. J’aurais pu présenter les choses plus simplement. J’aurais pu dire : ‘J’avais reçu des ordres, j’étais lié par mon serment.’ Mais ce serait une excuse bon marché. Mon sens moral ne me le permet pas. Je dois dire clairement qu’après avoir obéi aveuglément au premier ordre, j’ai tout fait pour m’impliquer plus à fond dans mon travail […]” Vous l’avez bien dit ? — Non, impossible, je n’ai pas pu dire cela. C’est une erreur, le disque a été abîmé, c’est mal transcrit. — Je vous lis la suite : “Je ne pouvais être un simple exécuteur d’ordres. Dans ce cas, j’aurais été un imbécile [‘Tottel’]. Je réfléchissais à mes actes. J’étais un idéaliste.” Vous l’aviez bien dit ? — Non, c’est une bêtise. L’idéalisme n’a rien à voir avec les ordres donnés ou exécutés. Mais vous avez dit que vous n’aviez pas été un simple exécuteur d’ordres, vous réfléchissiez, n’est-ce pas ? — Non, je ne peux l’imaginer… Non. — Non ? Vous ne réfléchissiez pas ? Vous étiez un imbécile, vous ne pensiez à rien ? — Si je réfléchissais. — Oui, vous étiez un imbécile ou un idéaliste ? — Un idéaliste. — Donc, ce qui est dit ici est vrai ? — Je ne faisais qu’exécuter les ordres et m’occuper des affaires juives comme un idéaliste. »

Cet échange entre le procureur Gideon Hausner et Adolf Eichmann — auquel vraisemblablement Hannah Arendt n’a pas assisté — est rapporté par l’un des témoins les plus fins et les plus lucides de son époque, le sioniste militant et journaliste Jules Margolin dans l’un des articles qu’il a écrit sur le procès et qui ont été réunis — avec ses autres textes politiques — dans un ouvrage passionnant. Un peu plus loin dans son ouvrage, il écrit encore : « Eichmann ne croit pas au pardon et ne le sollicite pas. Il exprime son regret pour ce qui s’est passé, mais le regret n’est pas le repentir et n’a rien à voir avec la voix d’une conscience qui s’éveille. Eichmann est un homme terrifiant […]. Il est le messager d’un autre monde, un monde impitoyable ; bourreau d’hier, prisonnier d’aujourd’hui, et demain, de nouveau, un ennemi ressuscité et implacable. Nous pouvons le juger et le condamner, mais nous ne pouvons vaincre le mal ambiant tant que les hommes de ce type se multiplient et prospèrent dans le monde. »

Propos prophétiques pour notre temps ! Il faut lire Jules Margolin qui fut un grand défenseur de son peuple, un humaniste épris de vérité et un adversaire absolu des camps soviétiques où il vécut cinq ans d’internement, avant de réussir à émigrer en Israël. Son combat pour la vérité est toujours le nôtre aujourd’hui.

 

                                                                            Franck Schwab


                          

La Croix, 30 juin 2016

« Procès et autres essais » de Julius Margolin, conscience concentrationnaire

 

ESSAIS. Ayant échappé à la Shoah et aux persécutions du Goulag, Julius Margolin s’impose, quarante-cinq ans après sa mort, en vigie des horreurs.

Julius Margolin (1900-1971), intellectuel juif ayant fui vers l’est l’invasion nazie de la Pologne, fut prisonnier des Soviétiques de 1939 à 1946 et connut le goulag. Voilà bientôt six ans, nous découvrions, stupéfaits, l’intégralité de son récit sur sa traversée de l’épreuve, grâce aux éditions Le Bruit du temps : Voyage au pays des Ze-Ka (La Croix du 24 novembre 2010).

En 2012, dans son rôle de passeuse post-mortem, Luba Jurgenson traduisait, toujours du russe et toujours pour la maison fondée par Antoine Jaccottet, Le Livre du retour. Y eut-il une vie après les camps pour Julius Margolin ? Oui, en Israël, une vie faite de combat, de témoignage et de réflexion, comme l’illustrent les écrits rassemblés aujourd’hui.

Des écrits marqués par deux procès. Celui intenté à Paris, en 1950, à l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises par David Rousset (1912-1997), revenu des camps nazis. L’auteur de L’Univers concentrationnaire s’impose après la guerre en pourfendeur du goulag soviétique. Au point d’être traité de « trotskiste falsificateur » par la fine fleur du PCF de l’époque – dont Pierre Daix (1922-2014).

Julius Margolin, appelé à la barre, raconte ce moment dans un texte admirable, simple et prenant, rédigé sur le vif mais publié dix-neuf ans plus tard, en 1970, confidentiellement, à Jérusalem, en russe…

Voici donc, acéré comme les épines de la rose stalinienne, Le Rapport parisien dans lequel est démonté par le menu ce mécanisme d’aveuglement mis en place par les communistes français à propos du système concentrationnaire soviétique. Le témoin-chroniqueur décrit la rouerie, l’aliénation et la perversité des commis hexagonaux de Moscou – notamment l’avocat Joë Nordmann (1910-2005).

Le récit repose sur une tension entre ces petitesses de l’action politique du moment et l’ambition démesurée que manifeste l’auteur : « Le jugement de l’Histoire ne fait que commencer et ne sera pas terminé tant que les camps existent dans le monde sous une forme ou une autre. »

Margolin ose poursuivre une comparaison riche de sens et non simplement polémique entre fascisme et communisme, en dépit de leurs antagonismes : « Il existe une haine fraternelle, une haine entre voisins, qui découle de la ressemblance des objectifs et de la rivalité de personnes proches de l’esprit », écrit-il ainsi en 1950, dans un court essai antérieur d’un an aux Origines du totalitarisme de Hannah Arendt.

A-t-il croisé celle-ci au procès Eichmann à Jérusalem, pendant l’été 1960 ? Lui y est resté de bout en bout. Ses comptes rendus d’audience, rédigés pour un journal new-yorkais destiné à l’immigration russe, se révèlent un complément indispensable à La Banalité du mal : tout y est remarquablement observé, le temps qu’il faut pour en retenir l’essentiel : « Dans la mesure où l’“ordre” prime sur toute morale, Eichmann a été et reste un nazi non repenti. »

Julius Magolin aura eu le redoutable privilège de tenir les deux bouts de la chaîne du XXe siècle.

 

                                                                          Antoine Perraud


                          

En attendant Nadeau, 26 juin 2016

Les scélérats, les brutes et les salauds

 

Avec Le Procès Eichmann et autres essais, traduit du russe, édité et remarquablement présenté par Luba Jurgenson, les éditions Le Bruit du temps poursuivent leur travail de publication de l’œuvre de Julius Margolin (né à Pinsk en 1900, mort à Tel Aviv en 1971), après Voyage au pays des Ze-ka (2010) et Le livre du retour (2012).

Si le titre met en valeur le cœur du livre – la chronique du procès Eichmann que Margolin publia entre 16 avril et le 17 août 1961 dans le Novoïe Rousskoïe slovo, le journal des exilés russes à New York –, la présence dans le même recueil de textes ayant trait, entre autres, à sa participation comme témoin au procès pour diffamation que David Rousset avait intenté en 1950 au journal Les lettres françaises qui l’accusaient d’avoir inventé les camps soviétiques, permet de comprendre la singularité de son regard sur Eichmann, sur le déroulement du procès de Jérusalem et sa compréhension du nazisme.

Libéré en 1945 de cinq ans de détention dans plusieurs camps soviétiques, Julius Margolin ressent, dès la traversée en bateau qui le ramène en Palestine en 1946, l’urgence de « raconter la vérité que tant d’hommes n’osent, ne veulent, ne savent formuler ou simplement craignent de révéler ». Affrontant les dénégations et les mensonges des communistes occidentaux mais aussi la Realpolitik du jeune État juif, soutenu par l’URSS au début de son existence, il ne renonça jamais à ce devoir. Précisant sa position politique lors du procès de Paris, Margolin remarque qu’il était « sans doute le plus à droite » de tous les témoins, et se définit comme « sioniste et libéral ». Cela ne l’empêcha pas de se sentir humainement proche des témoins plus à gauche que lui, au nom d’un idéal commun de liberté et du même engagement militant « contre la déshumanisation concentrationnaire ». Une déshumanisation spécifique cependant, que Margolin s’efforce de comprendre en lien avec la société soviétique entière dont les camps sont le résultat logique, tout en en concentrant, dévoilant, voire exagérant certains traits caractéristiques. Fort de « l’expertise » qu’il reconnaît à ceux qui ont séjourné tant dans les camps nazis que dans les camps soviétiques, prêt à comparer sans négliger les différences, il est convaincu que « fascisme et communisme » sont « deux variantes d’un régime totalitaire qui nie la liberté et la dignité de la personne ».

Qui est Adolf Eichmann ? Telle est la question ou plutôt l’énigme qui assaille tous ceux qui ont assisté au procès de 1961 (Joseph Kessel, Haïm Gouri, Martha Gellhorn, Harry Mulish, Hannah Arendt…). Pour Margolin l’énigme est celle d’une disproportion entre « cet Eichmann, nullité des nullités, qui ne brillait ni par l’intelligence, ni par la volonté, ni par le talent » et la démesure des crimes commis. Le risque que fait courir une telle disproportion est de nous faire oublier « le petit bonhomme auquel on présente une facture démesurément lourde ». Là est précisément la force du procès Eichmann comme tel : il « est dirigé contre la dépersonnalisation du crime ». On ne juge pas un peuple, une classe ou une idée mais « un homme qui a choisi cette voie en toute liberté ». C’est pourquoi « toute tentative de se présenter comme un petit bureaucrate est vouée à l’échec ».

Margolin le perçoit dès la première apparition d’Eichmann dans la cage de verre : visage émacié, maîtrise de soi, ne tournant jamais la tête vers la salle, « debout, tendu comme une corde de violon, le menton en l’air, les bras le long du corps », il est un « parfait “Obersturmbannführer” ». Silencieux pendant la première partie du procès, on écoute son interrogatoire enregistré par l’officier de police Avner Less, Eichmann prend des notes, fait passer des petits mots à son avocat, comme s’il était « dans son élément », il reste impassible pendant les récits terrifiants des témoins, ne montre jamais aucune émotion. Prenant la parole lors de son interrogatoire par Servatius, il adopte une posture professorale pour tenter d’argumenter son absence de pouvoir de décision et se tient toujours à la stratégie soit de nier son implication soit de se réfugier derrière son obéissance aux ordres.

Des travaux récents sur le procès de Jérusalem ont insisté sur le changement d’attitude d’Eichmann lors du contre-interrogatoire par le procureur Hausner : plus de petit bureaucrate terne et sans personnalité, mais un individu retors, énergique, habile. Margolin qui a assisté à tout le procès le constate aussi : « il se défend becs et ongles », il a une mémoire prodigieuse, il ne renie rien, il assume. Mais pour Margolin cela ne change rien à sa médiocrité, ni ne dévoile des traits qui auraient été invisibles à qui n’aurait assisté qu’à la première partie du procès : Eichmann lui apparaît comme « une poule qui se démène en caquetant sous les attaques d’un épervier ». Au bout du compte : « tout cet interrogatoire est d’un grotesque effroyable » : tout en tenant bon, Eichmann se contredit, s’embrouille pitoyablement. Les justifications qu’il invoque pour se défendre (se présenter comme un bienfaiteur des Juifs qui aurait tout fait pour les sauver, se glorifier de son ingéniosité au moment du plan Madagascar, présenté comme une solution propre à concilier « l’intérêt des deux parties », croire susciter l’admiration en se qualifiant d’« idéaliste », etc.) confirment qu’il est un « être très limité qui ne comprend pas sa situation ».

Quelles que soient ses capacités à ruser, à argumenter, à composer un personnage – aspect sur lesquels insistent certains aujourd’hui en rappelant que l’apparence d’Eichmann n’est qu’une construction faisant partie d’une stratégie de défense –, sa limitation réside surtout dans le fait qu’il n’a aucune notion de ceux à qui il s’adresse : « un homme qui a le passé d’Eichmann aurait pu éviter le pathos moralisant et les propos grandiloquents sur l’honneur et sur son amour exceptionnel de la vérité. Cela suscite le dégoût encore plus que le reste ». Eichmann parle beaucoup mais il « parle pour lui seul ». En d’autres termes, il est incapable de penser du point de vue d’autrui, ce qui va avec la dichotomie qu’il met en place entre la mort de millions de personne résultant de son activité et la représentation de cette activité comme étant criminelle : « aucune vie, aucune mort ne lui semblaient réelles. Même pas la sienne ». C’est pourquoi, selon Margolin, toutes ses justifications – la mention de ses « vertus », son dévouement à Hitler, son « sens du devoir tel qu’il le comprend », son zèle, « se transforment invariablement en leur contraire, c’est-à-dire témoignent contre lui », montrent en permanence qu’il reste un nazi convaincu et non repenti.

Encore faut-il cerner quel type de nazi il est. Il faut pour cela prendre en compte les conditions de l’époque et le niveau auquel poser la question de la responsabilité d’Eichmann : devenu un des acteurs centraux du crime collectif, « personne ne peut le libérer de cette responsabilité, tout comme personne ne peut faire qu’il soit l’unique responsable ». Reprenant une distinction qu’il avait déjà mise en œuvre à propos du régime soviétique, Margolin distingue les scélérats, les brutes et les salauds, en fonction de la distance qu’ils entretiennent avec les victimes. Les scélérats inspirent l’effroi, l’indignation et la haine. Inaccessibles tant pour les victimes que pour la masse de leurs subordonnés, ce sont eux qui conçoivent abstraitement le génocide comme une grande idée nécessaire historiquement mais les détails ne les intéressent pas, c’est aux « sous-fifres » de le mettre en œuvre. À l’autre pôle, en contact direct avec les victimes, il y a les brutes, ces « dizaines de milliers de tueurs et de sadiques qui faisaient le “sale boulot” » et se faisaient photographier avec délectation devant des pendus.

Mais la condition sine qua non du génocide est l’implication de la totalité des institutions civiles et militaires du IIIe Reich. Mobilisées pour la destruction des Juifs, elles comptent sur des hommes comme Eichmann : il est l’instance qui revêt les directives scélérates de chair et de sang avec zèle et enthousiasme. Un ordre ne devient un ordre qu’une fois passé par lui, par sa décision, qui porte à chaque fois sa signature. Il n’est pas un sadique congénital assoiffé de sang. Il est certes antisémite, mais l’antisémitisme n’est pas la clé de l’énigme Eichmann. Pour Margolin, son antisémitisme « est un dérivé de sa possession par la folie totalitaire […]. Dans la Russie soviétique, il aurait été […] un stalinien exemplaire », marchant au pas, c’est-à-dire non seulement un être dépourvu de conscience morale, mais surtout quelqu’un qui a participé à un crime tout en revêtant le masque de porteur d’une « tâche historique ». Le SS est celui qui prête serment à Hitler et se considère lié par un serment, pervertissant l’obéissance à la loi morale kantienne, qui ne délivre jamais l’homme de sa responsabilité, en obéissance au Führer. Pour cela, écrit Margolin, « il n’est pas nécessaire d’être antisémite. Il suffit d’être un salaud. Le reste vient avec ». Ou encore : « un pogrom à l’échelle mondiale organisé par et réalisé par des personnes qui refusent de se dire antisémite, cela donne l’idée de l’ampleur du danger. C’est pire qu’une haine ouverte ». Mais aussi : « il n’existe pas de crime hitlérien dont ne soit capable, dans une variante parallèle, un stalinien fanatique ».

Ce recueil d’articles politiques de Julius Margolin nous arrive d’une autre époque, celle d’avant la chute du mur de Berlin. Son point de vue, énoncé d’une façon qui paraîtra abrupte à certains lecteurs, est résolument anti-totalitaire, ce qui rend son compte rendu du procès Eichmann si singulier. Sans que sa chronique recoupe toutes les positions d’Eichmann à Jérusalem (Margolin fait l’éloge du procureur Hausner, apprécie différemment l’importance accordée aux témoignages, ne s’attarde pas sur les aspects proprement juridiques du procès, etc.), elle entre très souvent en résonance avec l’ouvrage à nouveau si controversé d’Hannah Arendt et lui apporte peut-être un soutien inattendu.

 

                                                                            Martine Lebovici


                          

L'Ours, n° 459, juin 2016

Rousset, Margolin en toute vérité

 

• David Rousset, La Fraternité de nos ruines. Écrits sur la violence concentrationnaire (1945-1970), édition établie et présentée par Grégory Cingal, Fayard, 2016, 394 p., 22 euros

• Julius Margolin, Le Procès Eichmann et autres essais, édition, présentation et traduction par Luba Jurgenson, Le Bruit du temps, 2016, 360 p., 25 euros

 

Voici deux livres qui paraissent simultanément comme en écho à la rencontre de leurs deux auteurs à l’occasion du retentissant procès qu’intenta David Rousset contre Les Lettres françaises, hebdomadaire communiste dans lequel Pierre Daix (1922-2014) l’avait accusé d’avoir inventé les camps de concentration soviétiques.

C’est le 9 décembre 1950 que Julius Margolin, qui vient de publier son témoignage, sur les camps soviétiques1, y dépose. Après le Procès Kravchenko (janvier-mars 1949), c’est le second moment où les communistes français tentent d’imposer publiquement la négation de l’existence, ô combien réelle, des camps. Face à eux, David Rousset, donc. Un ancien militant trotskiste qui l’était encore lorsqu’il fut arrêté le 12 octobre 1943 par le Gestapo dans le cadre d’un travail d’incitation à la désertion de soldats allemands.

Témoigner et dénoncer les camps

Pour les survivants des camps nazis comme pour ceux des camps soviétiques, la sortie du camp n’est pas la fin de la condition de déporté : le camp ne « lâche » personne, il demeure présent à jamais dans l’existence de ceux qui l’ont connu (« Nous vivons toujours dans la mort », dit Rousset), provoquant un incessant retour du passé dans le présent, captant le présent dans le passé : c’est ce qu’on peut comprendre à la lecture des livres de Jorge Semprún ou de Jacques Rossi2.

David Rousset, attentif aux nombreux témoignages sur les camps soviétiques qui circulent après guerre, s’interroge sur l’attitude qu’il doit adopter en tant qu’ancien déporté face au phénomène concentrationnaire soviétique. Il a publié deux ouvrages marquants : L’Univers concentrationnaire (1946), Les Jours de notre mort (1947), celui-ci ayant impressionné Hannah Arendt. Convaincu de la centralité des camps dans le système totalitaire et s’appuyant sur sa propre expérience « décisive » de déporté « de base » (comme il se définit lui-même), et fort de ses analyses de la société concentrationnaire, Rousset décide donc pour d’évidentes raisons éthiques de soulever la question des camps en URSS. « L’exigence morale » échue aux déportés leur enjoint de rompre le silence même au prix de la remise en cause du prestige de l’URSS, victorieuse du nazisme. Le recueil constitué par Grégory Cingal permet de comprendre le cheminement réflexif qu’a suivi Rousset jusqu’à son magnifique appel du 12 novembre 1949 (l’un des documents les plus forts du triste XXe siècle), demandant à ses compagnons de bagne de constituer une commission d’enquête sur les camps soviétiques. L’ensemble constitue, depuis « Nous avons été des esclaves » (conférence de 1947), « Ce qui demeure de l’homme » (1947) jusqu’à ses déclarations devant le tribunal, ainsi que ses lettres inédites, les linéaments d’une réflexion, toujours vivante : « Là où existent des camps de concentration ne peut pas exister le moindre avenir pour l’homme. » L’envers de cet humanisme, ce sont les calomnies répandues sur lui, notamment par le colonel Manhès, responsable de la Fédération nationale des déportés et des internés résistants et patriotes (FNDIRP), qui porte contre lui des accusations ignobles. Calomnie et mensonge, les vieux procédés dont usent les communistes, Julius Margolin a dû y faire face lui aussi.

Son « Rapport parisien », récit de son intervention au procès, prolonge le recueil des documents tirés des archives de David Rousset. Tous les textes, proclamations et articles recueillis ici, constituent le verbatim d’un combat inégal contre le refus tant en France qu’en Israël de prendre en considération l’existence des camps. Margolin est obsédé par le souvenir du docteur Berger, sioniste lituanien, qui lui a sauvé la vie et qui disparaîtra au Goulag. Cette figure s’oppose naturellement à celles des avocats des Lettres françaises, les seuls « salauds » qu’il ait rencontrés et qui trouveront des successeurs dans les années 1970 et 1980 lorsque la question du Goulag fut remise en évidence par Soljénitsyne. Margolin, comme Rousset, lie le sort des esclaves de l’État soviétique à celui de la démocratie, s’inquiétant de la contagion qui se répand à partir d’un système possédant une puissance certaine. « Malheur à une société qui n’est plus capable de réagir avec force et à voix haute contre une injustice flagrante, de lutter contre le mal. Une telle société est un cadavre moral et là où l’on observe les premiers signes d’une telle décomposition, la décadence politique ne se fait pas non plus attendre », écrit-il. Car, pour lui aussi, camps nazis et camps soviétiques occupent le cœur des systèmes totalitaires et font l’objet de politiques du secret comparables. « La force qui utilise ces camps détruira la liberté dans le monde entier », se risque-t-il à affirmer, à une époque où cela paraissait possible – le communiste étant en expansion continue en Europe et en Asie depuis la fin de la guerre.

Margolin face à Eichmann

Julius Margolin n’est pas seulement un adversaire acharné du communisme, il est aussi l’héritier de l’histoire tragique de sa famille polonaise exterminée par les nazis et il n’y a nulle surprise à le voir suivre passionnément le procès d’Adolf Eichmann qui se déroule à Jérusalem à partir d’avril 1961. Les chroniques qu’il écrit pour le journal russe Novoïé Rousskoïé Slovo (La Nouvelle Parole russe) de New York nous offrent une lecture originale du personnage d’Eichmann, en s’intéressant à son comportement, lui qui a joué un rôle déterminant dans la destruction des Juifs d’Europe et qui plaide « Unschuldig » (non coupable). Nous disposons d’un portrait de ce petit homme fourbe, fuyant, à la mémoire variable selon ses intérêts, un insignifiant bureaucrate qui s’est consacré tout entier à la réalisation de la Solution finale – analyse d’un « idéaliste » fanatique que l’on peut comparer à celui qu’en a dressé Hannah Arendt. Chaque page de Margolin suscite la réflexion notamment celles qu’il consacre à la notion de génocide. Ses réactions qu’il livre sans détours face à cet individu dépourvu de la moindre morale humaine sont riches d’intuitions : il s’interroge, par exemple, sur l’absence de connaissances approfondies sur le massacre des Juifs russes, relevant au passage les critiques formulées par les Soviétiques contre la tenue du procès, lesquels n’ont livré aucun document permettant d’étayer l’accusation. Cependant, Margolin n’a aucun doute : le procès servira à élucider la vérité malgré l’attitude d’Eichmann qui, usant toujours d’une défense fondée sur la négation biaisée, est en réalité un nazi non repenti. C’est un « petit-bourgeois enragé, un ‘Kleinburger’ qui a pénétré dans le sanctuaire de la bureaucratie totalitaire » qui s’est consacré tout entier à faire fonctionner l’appareil, condition de la réalisation du génocide.

La vérité : cette question lie au plus profond David Rousset et Julius Margolin car, en définitive, tous deux se sont battus magnifiquement contre le mensonge totalitaire, brun ou rouge, et les négationnismes qui en sont issus.

 

                                                                                        Jean-Louis Panné

 

(1) Livre paru sous le titre La Condition inhumaine (Calmann-Levy, 1949) a été republié dans sa version intégrale sous son titre original : Voyage au pays des Ze-Ka, aux éditions Le Bruit du temps, 2010 (L’Ours, n° 408).

(2) Jorge Semprún, Le Fer rouge de la mémoire, Gallimard, coll. « Quarto », 2012. Jacques Rossi, Qu’elle était belle cette utopie !, éditions Interférences, 2016.

 

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Édition, présentation et traduction du russe par Luba Jurgenson


Format : 13,5 x 20,5
360 pages • 25 euros

 

ISBN : 978-2-35873-096-9

Mise en vente : 22 avril 2016