Catalogue


Poèmes costumés
suivi de
Bât. B2

revue de presse   


Novo, n° 45, 27 juin 2017

Ne pas choisir parmi les livres de Jean-Luc Sarré

 

 

Voilà maintenant plus de vingt-cinq ans que je chemine dans le paysage des livres de Jean-Luc Sarré. Depuis la parution chez Flammarion des Journées immobiles, recueil à l’écriture patiente, comme fondue dans l’inerte et tenue aux aguets de mouvements infimes et quotidiens. Il est vrai qu’il existe chez Sarré, depuis toujours, c’est-à-dire depuis l’enfance oranaise, un talent particulier pour l’ennui, une manière de rendre crû l’immobile et d’en saisir ainsi les moindres tremblements. C’était présent dès les premiers livres comme La Chambre (Flammarion, 1986) et Extérieur blanc (1983, même éditeur) : « jardin de nuit/le feuillage/on l’entend contre le volet/il gratte/comme s’il voulait entrer/l’été veut en finir/avec l’été. Parfois c’est plus visuel, nous ne sommes pas loin d’être guidé par l’œil d’un peintre (la route vers la mer/est longtemps jaune et grise/elle va dans l’air chaud/et les vapeurs d’essence/c’est la route des insectes/et des peurs infimes aussi celles/des joies étranges) ». Il faut dire que Jean-Luc Sarré admire certaines peintures à l’égal de certains livres comme il aime la musique, cette beauté qui se passe de mots et se réjouit de nos silences. Après Les Journées immobiles, il publie à 48 ans son premier livre de notes (Rurales, urbaines et autres, fourbis, 1991) et va désormais poursuivre cette œuvre de prose incisive, parfois drôle, plus référencée que les poèmes, publiant ainsi plusieurs recueils réunis en 2010 chez l’éditeur suisse La Dogana (Comme si rien ne pressait) avant de faire paraître un nouvel opus, Ainsi les jours, aux éditions Le Bruit du temps. Pas une autre main ni une autre écriture : la même intelligence de celui qui épingle l’outrecuidance ordinaire et les épiphanies humbles des jours de semaine, la majesté d’un geste ou d’une lumière, l’ironique beauté d’une fleur ou d’un animal égarés sur le pâle carton de notre petit jeu social. À force d’être l’arpenteur d’un territoire géographique (l’homme ne quitte guère un petit périmètre autour de son appartement, dans le XIIe arrondissement de Marseille) il est devenu une sorte de vigie, passant le quotidien au sas de l’écriture. Ce n’est que çà et là, sous l’injonction d’un souvenir, d’une blessure que ravive un état de ciel, d’un deuil trahi par un mot, que l’auteur délaisse son tamis pour entreprendre, un air de jazz ou la réminiscence d’un aphorisme de Jules Renard ou de Chamfort dans la tête, les ruelles de l’enfance ou des jeunes années. En retrait des affaires du monde (« J’ai débarrassé ma journée de tout ce qui pouvait l’encombrer et voici qu’à présent une minuscule idée noire me barre le chemin »), il peut écrire sèchement avoir l’errance pour toute idéologie, sentence qui sonne chez certains comme un détachement coupable mais qui s’affiche, ici, autant comme un axe de recherche que comme un scepticisme élégant. La pratique de la prose a légué plus de ductilité à ses vers. Car, si jusqu’à présent, tous les recueils de poèmes qui ont suivi Embardées (La Dogana, 1994) jusqu’à Autoportrait au père absent (Le Bruit du temps, 2010) déclinent les nuances d’une même palette, le vers a pris depuis de la vitesse, se décale, s’amuse en des enjambements audacieux ou en devenant « costumé » (Poèmes costumés, Farrago, 2003, réédition Le Bruit du temps, 2017). Nous sommes bien face à une œuvre, au sens d’une tentative pour épuiser les possibles d’un « être au monde » avec lesquels on ne transige qu’à la marge, c’est-à-dire là où se conçoit le rythme du poème, sa découpe dans la page. Face à tant de constance, je suis incapable de valoriser un recueil plutôt qu’un autre et c’est ce qui me conduit à cet inventaire un peu laborieux d’une bibliographie qui a toute l’apparence de la légèreté et toute l’essence de la profondeur, honteux par avance d’oublier Bât. B2, La Part des Anges, Bardane et plus encore Affleurements qui eut la bonne idée de reprendre Comme un récit, poème compact, ténébreux, zénithal, dédié aux années de terreur algériennes et paru une première fois aux éditions Étant donnés, sous la houlette du poète François Zénone. Ils sont quelques-uns, les poètes, à s’être imprégnés de la lecture de Jean-Luc Sarré. Tous ne l’avouent pas mais pour qui sait lire, l’influence de cet auteur « demeuré dans l’ombre » comme le qualifie Jean Roudaut est grande. Une ombre portée depuis la haute solitude et qui ne revendique rien. Une ombre, comme celle saluée par les maîtres zen, et dont on sait, depuis Tanizaki, qu’elle possède la vertu, les nuances et la qualité des plus pures clartés.


                                                                                    Christophe Fourvel

 

                          

Le Matricule des anges, mars 2017

« Poèmes costumés » suivi de « Bât. B2 »

 

 

Deux livres (épuisés depuis un bail), côte à côte. Deux temps compris entre les années d’une fin de royaume, son agonie, ses langueurs (Poèmes costumés), et les paysages urbains de la cité phocéenne (Bât. B2). Deux vues, l’une, comme trempée dans les Mémoires de Saint-Simon, à celle, panoramique, qu’offre le bâtiment B2 sur un ciel croulant, près d’éclater dans les verts de pins ébouriffés... Ces livres dessinent le voyage presque inactuel de la poésie de Jean-Luc Sarré. L’attention aux choses les plus ordinaires est un leitmotiv qui n’empêche pas son regard, ouvert à tout, ironique autant que mêlé de tendresse, d’accueillir la grande Histoire en la tressant à ses détails les plus incongrus. L’effet que ferait le velours sombre d’un pli de robe sur l’œil à l’affût d’un marquis par exemple, Sarré l’écrit dans le battement de tout un inventaire, « sorte de contre-blasons d’une imagerie officielle qui cache […] ce qu’il y a d’inconvenant » (Jean Roudaut).

Fait de rêveries fracassées et de désirs rageurs, de constats amers et d’ennui ou de joie prosaïques, le poème, ici, impeccable boiterie, trimballe tout cela dans ses costumes « avec attelages et bestiaire en surimpression ». C’est un ouï-dire qui insiste en eux, avec des mots à rêver (gourgouran, émigrettes, spadassins, agioteur, hémines, etc.), pour qu’à la crosse du vers on entende « Les fossés du roi puent la merde ? / Il en sera ainsi des miens », ou encore ce « Madame les bottes dans la boue / toute parfumée de son exil / n’aime pas les défaites insipides », tandis que « Deux ou trois gants, un éventail, / du crottin comme à la parade / encore fumant sur le pavé / d’une cour qu’abandonne au silence / la musique des chevau-légers... » ouvre un bonjour à la beauté équine... Magnifiques pénétrations de l’Histoire venue résonner dans les pages de Bât. B2 où se réenchante le gris de l’usure, « soit un bruit d’assiettes, de couverts, / tombé du plomb froid de décembre, intrusion ébréchée, ménagère, / déboutonnée jusqu’au soleil ».


                                                                                    Emmanuel Laugier

 

                          



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Format : 118 x 178
192 pages • 8 euros

 

ISBN : 978-2-35873-112-6

Mise en vente : 14 mars 2017