Catalogue

 

 


Rondes de nuit
revue de presse   


La Matricule des anges, n° 188, novembre-décembre 2017

Visitations initiatiques


 

Singulièrement attachant l’ouvrage que signe Amaury Nauroy (né en 1982), un amoureux des lettres et des livres qui travaille aujourd’hui dans l’édition après avoir été libraire, bibliothécaire, nègre… une passion qu’on lit constamment en filigrane des trois livres qui composent Rondes de nuit, des proses aimantées par des lieux et des artistes dont la rencontre a été source de révélation.

Le premier livre – dont le titre, « Regarde de tous tes yeux, regarde ! », suggère un apprentissage du monde, et une suite de premières foisd’où tirer des leçons – témoigne de la longue enquête qu’a menée l’auteur pour reconstituer la figure du plus prestigieux éditeur de la Suisse romande, Henry-Louis Mermod, un avocat de formation devenu capitaine d’industrie avant de se découvrir une vocation d’éditeur en rencontrant Ramuz. « Avec cette enquête sur Mermod, je cherche à écouter de l’autre côté d’un mur, sans toutefois m’égarer dans la reconstitution objective d’un vécu, ni donner dans le genre charlatanesque de la transmutation d’âme. » À partir de ce qui s’est dit de Mermod, Amaury Nauroy nous livre le portrait d’un amoureux du beau livre, qui aimait marier peintre et écrivain, se comportait comme un mécène, fonda un périodique dans le seul but d’assurer à Ramuz et à Gustave Roud des revenus réguliers, aimait la peinture et les femmes, était capable de réciter un poème de Michaux en tournant une sauce, et disait aller au Théâtre-Français « pour la volupté d’être endormi par de beaux vers ». C’était un éditeur qui « ne pensait, ne vivait, ne respirait pas seul ». C’est ainsi qu’il fait confiance aux jeunes inconnus qu’étaient Philippe Jaccottet et Jacques Chessex.

C’est alors que le livre devient passionnant, quand pour les besoins de son enquête, Amaury Nauroy se met à côtoyer ces témoins directs. La rencontre avec Jaccottet sera capitale. Alors qu’il croyait que les poètes avaient disparu, que la « grande poésie » se rattachait à un « autrefois des formes littéraires », Nauroy va découvrir un poète vivant. « C’était passer de l’autre côté de l’époque, rejoindre une scène légendaire où les poètes existent », ont une famille et fréquentent une société secrète d’amis. C’est le « pouls » de cette tribu de poètes et d’artistes qu’il nous restitue, « l’atmosphère revigorante qui peut régner dans l’intimité de ces personnages ». Quant à Chessex, il lui révélera, presque involontairement, une émouvante et sombre Suisse intérieure. Il nous le montre intime, comme il le fera de la poétesse Anne Perrier, du peintre Claude Garache, du poète Pierre Oster. Il n’analyse pas leurs œuvres mais s’attache à comprendre de quelle intimité, de quel environnement, de quelles expériences elles naissent. Une observation à la fois acharnée et distraite qui donne lieu à quelques moments épiphaniques, comme lorsque la beauté paraît dans l’éphémère, le mouvant, le fragile. Les livres deux et trois témoignent de ces moments où soudain le réel est comme transmuté en « un réel plus authentiquement réel ». Ainsi, en entendant Jaccottet encourager à s’arc-bouter, quoi qu’il advienne, sur « le feu de quelques joies », il comprend qu’il faut s’ouvrir au monde comme à un tout, que le présent et les émerveillements de l’enfance forment une seule et même ronde, une continuité secrète dont le tableau de Rembrandt, auquel il emprunte son titre, est comme l’emblème.

C’est ce rapport d’intensité avec ce que l’on vit, de cette nécessaire connivence des vivants et des morts, et de cette « déflagrante » beauté « des choses muettes, des paysages », que rayonne ce livre, qui veut transmettre, donner, éveiller.


                                                                                       Richard Blin

La République des livres, 25 octobre 2017

Amaury Nauroy, lanterne inspirée des rondes de nuit


 

D’un côté, un jeune auteur parfaitement inconnu dont c’est le tout premier livre. De l’autre, des auteurs très connus surtout là-bas, sur l’autre versant de la frontière, en Suisse, une contrée exotique pour tant de Français. Entre les deux, la littérature vécue comme une passion. De ce croisement est né l’ouvrage le plus original, le plus inattendu, le plus fin de cette rentrée, laquelle compte comme chaque année à la même époque une douzaine de bons livres mais aucun qui s’impose. On n’en voit guère qui ait la qualité de Rondes de nuit (288 pages, 24 euros, Le Bruit du temps), en librairie depuis un peu plus d’un mois mais si discrètement, à l’image de l’auteur et de l’éditeur.

Un titre pareil fait immédiatement penser au tableau de Rembrandt exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam, et pour cause : un détail de La Ronde de nuit (1642) figure sur la jaquette, son nombre d’or où apparaît une petite fille symbolisant Saskia, l’épouse du peintre, entourée des mousquetaires d’une compagnie de la milice bourgeoise de la ville et d’arquebusiers, menés par leur capitaine Frans Banning Cocq. Mais n’allez pas croire qu’il s’agirait là du travail d’un historien de l’art à cette œuvre entièrement voué. Difficile de qualifier un tel livre car il ne relève d’aucun genre canonique : on y trouve du roman, de l’essai, du reportage, de l’enquête, de l’anecdote, du portrait, de la poésie et même du polar à l’occasion d’un fait divers criminel. On pourrait dire à l’instar de l’éditeur qu’il s’agit d’un recueil de proses mais la fragmentation et la discontinuité que cela suppose induiraient le lecteur en erreur. Disons : un récit, faute de mieux.

Amaury Nauroy (Vernon, dans l’Eure, 1982) a tout fait avec, pour et autour des livres : libraire, éditeur, bibliothécaire, attaché de presse, correcteur, nègre à l’occasion, et pourquoi pas visiteur de grand écrivain. Ne lui manquait plus d’en écrire un, enfin. Ça lui a pris dix ans. La durée n’est jamais un indicateur de qualité ; elle évoquerait plutôt le labeur, la difficulté ; il faut bien du talent pour faire oublier l’effort. Le cas, ici. Toutes ces années à lire et écouter afin de tisser un éloge de la littérature, de la poésie, de l’amitié littéraire d’une beauté à couper le souffle. Car son goût de la langue, sensuel, charnel, sensible, ne l’a pas pour autant confit dans le respect en dépit de sa capacité à admirer. Sa liberté est totale lorsqu’il s’en prend à « la prudence helvétique », à l’épaisse haine romande des Bernois, au goût du méchant complot anti-parisien. Rien ne bride sa fantaisie, pas même l’aura d’un maître devenu un ami. Sous sa plume, un mot en rencontre souvent un autre pour la première fois, du moins veut-on le croire tant l’osmose est magique. De l’élocution de Jacques Chessex si pathétique, décrit en « vieille tortue précautionneuse », il rapporte : « À chaque phrase, la Suisse tumultueuse qu’il racontait me sautait au visage, comme un dieu-chat. »

Le récit, dont il est le narrateur et personnage principal, déroule de bout en bout sa passion pour la fiction et la poésie de la Suisse romande depuis l’après-guerre. Il les a tous lus et relus, les Gustave Roud, Philippe Jaccottet, Jacques Chessex, Anne Perrier, Charles-Albert Cingria sans oublier bien sûr, en amont, Ramuz le patron. Plusieurs avaient leur éditeur en commun, le fameux Henry-Louis Mermod, largement abordé, ainsi que leurs amis peintres. Amaury Nauroy a rendu visite aux vivants pour évoquer les morts en leur souvenir radieux, quitte à « passer de l’autre côté de l’époque, rejoindre une scène légendaire où les poètes existent » jusqu’à tirer de leur commerce un éclairage fût-il partiel sur « la mentalité poétique de l’époque », manière de prendre le pouls de cette famille d’esprit.

Désormais éclairé, il nous éclaire sur ce milieu romand, dont une partie s’est transportée du côté de Grignan, comme s’il portait la lanterne dans le tableau. On y est avec lui, de plain-pied dans le motif. On s’étonne avec lui de constater la présence de barreaux à la fenêtre qui fait face au bureau de Ramuz. Son empathie est contagieuse. Tant et si bien que même les lecteurs qui ne savent rien de ce monde-là seront touchés et emportés par le tableau de leurs existences quand un écrivain d’une reconnaissance si fraternelle s’en fait le ressusciteur. Au-delà de l’hommage parfois critique, sinon féroce dans les à-côtés de certains portraits à l’acide de quelque dynastie lausannoise, ou dans l’ironie moqueuse par laquelle sont évoquées « la jaccottisation des cercles littéraires et la bouviérisation de l’université de Lausanne », Rondes de nuit a les accents universels d’un roman d’apprentissage, au plus près et au plus profond de l’intime expérience des œuvres et des leçons de vie qu’elles prodiguent parfois à ceux qui les y cherchent.

Voilà tout ce que l’on déguste page après page dans ce récit vif et profond, composé dans une langue splendide, avec le goût du détail cher à Cingria, l’inimitable façon qu’avait Ramuz de métamorphoser le Valais en une haute vallée de l’Inde, le réenchantement des routes du Haut-Jorat par Roud, toutes choses racontées à la lumière d’un clair-obscur diffusé par la carte postale d’un tableau hollandais, posée sur le bureau de l’auteur, l’écrivain Amaury Nauroy. Pour en avoir fait son grigri, il a fini par y voir une mystérieuse et inexplicable ronde de poètes emmenée par le plus invisible des personnages de la scène, celui dont on ne voit que l’œil, le reste étant dissimulé par l’épaule gauche du porte-enseigne, l’œil d’un certain Rembrandt…


                                                                                       Pierre Assouline


Le Temps, 20 octobre 2017

Henry-Louis Mermod, l’éditeur qui aimait les poètes


 

Amaury Nauroy signe Rondes de nuit, saisissant portrait de la tribu d’auteurs réunis par le mécène vaudois dans la première moitié du XXe siècle. Un premier livre d’une qualité rare qui révèle aussi la naissance d’un écrivain.

Les bons livres sont comme les amis, ils savent écouter. Rondes de nuit d’Amaury Nauroy est un livre ami qui capte les silences, le son des voix, le bruit des vies dans leurs étés et puis leurs lents automnes. Et le lecteur, étonné par cette oreille si fine, y glisse très vite ses propres petites musiques des jours au point de sentir son cœur battre avec celui de chaque poète, chaque femme, chaque homme dépeint ici. Rondes de nuit fait le portrait d’une famille de poètes et d’artistes de Suisse romande dont l’éditeur lausannois Henry-Louis Mermod a été, dans les années 1920-1950, le flamboyant capitaine. Charles Ferdinand Ramuz, Charles-Albert Cingria, Gustave Roud puis Philippe Jaccottet et Jacques Chessex ont tous fait partie de cette famille soit comme inspirateurs, soit comme fils spirituels. Et c’est tout l’esprit d’une tribu, d’une époque, sa fantaisie, ses paysages, son humeur qui se trouvent à nouveau en lumière.

Dès le prologue, et c’est ce qui donne à ce premier livre sa portée, son vol ample de chouette dans la nuit, Amaury Nauroy laisse entendre que la quête sera pleine de doutes, somnambulique même, telle que dans une semi-veille. Tout être, toute existence n’est que mouvement, insaisissable. Et celle ou celui qui tente, même de toutes ses forces (sur plus de dix ans pour l’auteur), de renouer les fils, de rassembler les traces des flamboyances et décadences passées, poursuit le temps même, ce néant duquel le vivant s’extirpe, avant de retomber en poussière ou en pluie d’étoiles. Ainsi, chaque portrait de Rondes de nuit laisse bruisser ce hors-champ ou cet au-delà.

Dans l'ordre de la lumière

Amaury Nauroy est né en 1982 à Vernon, dans l’Eure, et a grandi à Mantes-la-Jolie à 60 kilomètres de Paris. Il a 23 ans et déjà quelques expériences dans l’édition (relecteur, correcteur, service presse) et a lancé une revue littéraire, Tra-jectoires, lorsqu’il se retrouve, le 26 janvier 2005, poussé par un vent d’orage violent, il s’en souvient nettement, à l’intérieur du palais de Rumine à Lausanne, au vernissage des archives de Philippe Jaccottet, qui fête, cette année-là, ses 80 ans. Amaury Nauroy lit le poète vaudois depuis peu et avec ferveur, il lui a consacré un dossier de sa revue. Il l’entend pour la première fois. Il sait que le poète a perdu, quelques jours plus tôt, sa sœur aînée : « J’ai compris qu’en dépit des circonstances il n’évoquerait pas sa sœur, mais qu’il l’incorporait déjà en quelque sorte à son discours lorsqu’il a réaffirmé sa difficile poétique, d’avoir écrit, tout ensemble contre le désastre du monde et plus modestement contre sa propre mélancolie, ce qu’il aura vu dans l’ordre de la lumière. »

« Ébahie d’être là »

La force du poète face à ce néant qui happe impressionne le jeune homme, lui-même frappé à ce moment-là par un deuil dans sa famille. Sur l’instant, il repense, sans trop savoir pourquoi, au choc qu’il a ressenti quelque temps auparavant en découvrant La Rondes de nuit, le tableau de Rembrandt, à Amsterdam. Sur le tableau, toute une compagnie en armes, avec son capitaine, au centre, qui regarde au-delà du tableau, et où, au milieu d’un fracas de lances et de tambours, comme perdue, se tient « une jeune fille sans ambition apparente, qui m’émeut pour cela même qu’elle paraît étrangère à l’engagement général, aussi ébahie d’être là que n’importe quelle gamine le serait à sa place », et l’émotion qui se lit sur le visage de l’enfant « exprime la solitude immense d’une personne surprise dans son rêve, comme si elle avait été la seule à voir la ronde des poètes ».

Quand Jaccottet, plus tard ce soir-là, glissera qu’il aimerait qu’une rue de Lausanne porte le nom de son premier éditeur, Henry-Louis Mermod, Amaury Nauroy, qui n’avait jamais entendu parler de l’industriel devenu mécène, sait d’emblée qu’il aimerait en apprendre davantage. Commence ainsi son enquête au long cours qui lui fera prendre le TGV Lyria comme d’autres le tram ou le métro pour aller à la rencontre de celles et ceux qui ont connu « Monsieur Mermod » ou Lou pour les intimes.

Ébouriffante élégance

Procédant de biais, par la description de ses tenues, « l’ébouriffante élégance de ses costumes anglais », de sa voix « qui voulait vous faire entendre que la vie était une comédie aux cent actes divers », mêlant les souvenirs consignés dans les journaux d’amis disparus aux propos des vivants, Amaury Nauroy signe un portrait saisissant du fils de famille originaire de Sainte-Croix. Le dandy deviendra éditeur par pure admiration pour Charles Ferdinand Ramuz. Mermod veut du bel ouvrage et non pas le bon marché qui règne alors. En 1927, il édite La Beauté sur la terre et puis l’ensemble de l’œuvre de son auteur fétiche. Et en 1929, dans le seul but de procurer un revenu fixe à Ramuz et au poète Gustave Roud, il fonde la revue littéraire Aujourd’hui.

Le climat, la joie des réunions du groupe qui réunissaient aussi Charles-Albert Cingria ou le peintre René Auberjonois à Fantaisie, la belle demeure du mécène sur les hauteurs de Lausanne, sont consignés dans un éclat de lumière pure dans le journal de Gustave Roud, dont Amaury Nauroy reproduit des passages. Ces instants vécus au-dessus du lac, comme à la proue d’un bateau silencieux, sont l’acmé de la tribu et des éditions qui enchaînent les collections de haute facture. La mort de Ramuz, en 1947, porte un coup à l’équipée. Pour beaucoup, Mermod ne s’en remettra pas.

Capharnaüm de souvenirs

Fantaisie, la demeure familiale des Mermod, est toujours là aujourd’hui, comme un faible reflet des fastes d’antan. Catherine, la petite-fille de l’éditeur, y a immédiatement accueilli Amaury Nauroy, dans un capharnaüm d’objets et de souvenirs. Il s’attachera à faire le portrait de Pipo, l’un des fils de l’industriel, poignant dans ses tentatives d’exister dans l’ombre paternelle.

C’est Jacques Chessex ensuite qui se fait le guide d’Amaury Nauroy au cours de promenades dans son fief à Ropraz puis sur les terres de Gustave Roud, dessinant cette géographie littéraire romande réelle et rêvée, entre Léman et collines, sous le froid crépitant des Alpes. Une géographie qui suit le cours du Rhône pour descendre jusqu’à Grignan, dans la Drôme, où vit Philippe Jaccottet. Un territoire de poètes qui regardent dans les yeux le combat silencieux des humains face au temps. Et qui guettent, encore et encore, la lumière.


                                                                                        Lisbeth Koutchoumoff


24 heures, 6 octobre 2017

Un Français plonge dans la vie du « Gaston Gallimard suisse »


 

Le Vaudois Henry-Louis Mermod a joué, dans l’entre-deux-guerres, un rôle capital dans l’édition romande. L’auteur Amaury Nauroy fait revivre ces années fécondes.

Dans les années 30 à Lausanne, un noyau d’artistes romands refaisait volontiers le monde au domaine de Fantaisie, demeure cossue nichée entre les parcs de l’Élysée et du Denantou. Parmi les écrivains figuraient Ramuz, Gustave Roud ou encore les frères Cingria. Tous conviés par Henry-Louis Mermod. L’homme, volontiers décrit comme un dandy, ouvrait aussi sa « mermodière » aux auteurs français ou à des peintres, dont Picasso. Devenu son ami, l’Espagnol avait affublé le natif de Sainte-Croix du sobriquet de « pinsonnet », pour son caractère vif et parce qu’il était attaché à un petit pays. Redoutable homme d’affaires, le richissime négociant en métaux a joué un rôle crucial dans l’édition romande de l’entre-deux-guerres. Aujourd’hui, il est malgré tout souvent confondu par le grand public avec l’aviateur de l’Aéropostale Jean Mermoz, ou avec Albert Mermoud, directeur de la Guilde du livre.

Henry-Louis Mermod (1891-1962) a pourtant été surnommé le « Gaston Gallimard suisse » par Philippe Jaccottet. Le poète vaudois a même exprimé le souhait, lors d’une conférence en 2005 au Palais de Rumine, que la géographie lausannoise porte une trace du nom de son premier éditeur. Car s’il existe une rue Cingria à Genève, une avenue Ramuz à Pully et un chemin Gustave-Roud à Carrouge, point de ruelle, place ou carrefour dédiés à celui qui publia les premières œuvres complètes de Ramuz.

L’appel de Jaccottet a piqué la curiosité d’un jeune Français né en 1982 à Vernon (Normandie) présent dans la salle ce soir-là. Amaury Nauroy a tout de suite voulu en savoir plus sur Mermod. Il en a tiré, après une enquête approfondie, le récit principal de Rondes de nuit. Remarquablement écrit, l’ouvrage fraîchement paru a voulu « prendre le pouls d’une tribu de poètes et d’artistes ».

Pari réussi, car tout un monde disparu revit avec force, restitué dans ses nuances. Le lecteur y perçoit notamment la pertinence de la comparaison entre Henry-Louis Mermod et Gaston Gallimard : « Ils avaient en commun leur côté dandy et leur amour pour l’art. Gallimard était le fils d’un grand collectionneur. Les deux se sont entourés très tôt d’écrivains, qui ont beaucoup influencé le catalogue. Mermod lui-même était proche du milieu parisien de la NRF, dont il a publié certains de ses écrivains comme Larbaud, Gide, Claudel ou Colette, et pas que des petits textes », développe le spécialiste français au téléphone.

Un catalogue sans fausses notes

Si Mermod savait s’entourer, il était en outre doté d’un flair certain : « Il n’y a quasiment pas de fausse note dans son catalogue. Il a repéré Jaccottet ou Chessex très tôt », estime Amaury Nauroy. À un rendez-vous manqué près : « Du côté des auteurs étrangers, il a tout de même renoncé à L’Homme sans qualité de Robert Musil, que Jaccottet lui proposait. »

« En 1900, tous les bons et assez bons auteurs publiaient à Paris », raconte-t-il. Or un jour, celui qui menait ses affaires de son bureau à la place Saint-François se lance dans l’édition. Une vocation née de son admiration pour Ramuz, qu’il finit par rencontrer, scellant le début d’une fructueuse collaboration. Ramuz amenait des conseils d’édition au « bleu » qu’était Mermod, et ce dernier lui a offert rien moins qu’une inconditionnelle liberté d’écrire. Il publie l’écrivain en Suisse, tandis que Grasset l’édite en France. « Le papier, le caractère, la mise en page du titre, tout était examiné ensemble, mais je m’en remettais pour tout à son goût, désireux d’avoir un livre qui, jusque dans sa réalisation matérielle, fut Ramuz », écrit Henri-Louis Mermod dans la Gazette de Lausanne du 31 mai 1947, cité dans Rondes de nuit.

Plus mécène que marchand, Mermod payait largement de sa poche ce que coûtaient les livres, s’intéressant à leur élaboration et à leur contenu, mais délaissant totalement leur promotion. Il a fondé le périodique Aujourd’hui dans le seul but « d’assurer à Ramuz, en tant que directeur, et au poète Gustave Roud, en tant que secrétaire, des revenus réguliers », raconte Rondes de nuit. L’éditeur a même soutenu Ramuz de manière indirecte, créant un prix qui lui sera attribué, lui permettant d’acheter La Muette, sa maison à Pully.

« Henry-Louis Mermod a permis de briser la solitude de la Suisse romande, remarque Amaury Nauroy. Avant lui, il n’y avait pas de maison d’édition de cette trempe. » Stéphane Pétermann, du Centre de recherches sur les lettres romandes, résume : « Les premiers titres de son catalogue s’apparentent à des fantaisies de bibliophile. À partir de 1926-1927, les éditions Mermod se sont constituées véritablement en publiant l’œuvre de Ramuz pour la diffuser en Suisse. Jusque dans les années 60, il a été l’éditeur et le soutien des écrivains qui comptaient en Suisse romande, puis d’auteurs venus de France et de plus loin encore. »

Classicisme et liberté de ton

Mermod jouera aussi un rôle méconnu dans l’essor de la Guilde du Livre de son presque homonyme Albert Mermoud. Il y facilitera les rééditions des romans de Ramuz, proposera des proses de Cingria et de Ponge. Enfin, il a publié les œuvres complètes de l’auteur de Derborence, du vivant de ce dernier, sous sa supervision.

Aujourd’hui « l’éclat de cette réussite sociale, avec l’aura phosphorescente qui entourait les Mermod s’est presque entièrement éteint », écrit l’auteur de Rondes de nuit. Il n’en reste pas moins la patte Mermod. « Il soignait les ouvrages qu’il faisait paraître, choisissait de beaux papiers, agrémentait les volumes d’œuvres tirées de ses collections, associant classicisme de la forme et liberté de ton », résume Stéphane Pétermann. Ce qui a fait dire à Gustave Roud que « les plus beaux livres de Mermod ont ce quelque chose d’unique où triomphent tout ensemble la libre création et la soumission comme instinctive aux règles souveraines ».

Une envoûtante ronde poétique

Dans son très beau livre, Amaury Nauroy compare La ronde de nuit de Rembrandt à une mystérieuse ronde de poètes qu’il cherche, modestement, à éclairer. Il a souhaité pour cela écrire de tout petits portraits replaçant « les poètes parmi nous ». Il livre notamment un magnifique chapitre où le lecteur se trouve convié à sa suite dans l’intimité de Philippe Jaccottet, installé à Grignan depuis les années 50. À découvrir aussi, sa première rencontre avec Jacques Chessex au Buffet de la Gare de Lausanne, et la virée qu’il fait dans le Jorat avec lui, pèlerinant notamment devant la ferme de Gustave Roud à Carrouge.

On croisera également Jean-Blaise alias « Pipo », le fils de Mermod, ou Catherine, petite-fille de l’éditeur. Mais aussi Roger-Jean Ségalat, dont il a fréquenté la librairie lausannoise, ou le peintre lausannois Jean-Claude Hesselbarth, voisin des Jaccottet à Grignan. Une envoûtante ronde qui parle des hommes derrière les œuvres, sans pour autant occulter ces dernières.


                                                                                        Caroline Rieder


 

Le Figaro, 5 octobre 2017

Helvétiques


 

Cest un livre bien singulier, sous-titré « Récits ». À partir de la célèbre Ronde de nuit de Rembrandt, le jeune Amaury Nauroy a choisi pour son premier livre dinviter dans sa propre ronde toute une foule de personnages, prétexte chamarré pour nous dire son amour de la poésie. Rencontres, réflexions, citations, hommages et témoignages émaillent cet ensemble inclassable où lérudition discrète et sans fard le dispute à la fantaisie la plus inattendue. Nous y retrouvons André Breton, Rilke, Paul Celan et Lucrèce. Mais ceux qui ont droit à la plus grosse part sont les écrivains helvètes, ceux-là mêmes que les Français ont tendance à négliger, à tort. Une réhabilitation enchantée de Ramuz, Cingria, Chappaz, Roud et, plus près de nous, Chessex, sous le regard dun Philippe Jaccottet ici superbement portraituré : « Son humour, très pince-sans-rire, est avec lattention, lécoute quil a dautrui, une de ses qualités les plus frappantes en société. »


                                                                                        Thierry Clermont

 

 


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Format : 135 x 205
288 pages  • 24 euros

 


ISBN : 978-2-35873-117-1
Mise en vente : 14 septembre 2017