Catalogue


Toucher terre
revue de presse   

Recours au Poème, mai 2013

Toucher terre  de Vincent Pélissier

 

Avec Toucher terre, Vincent Pélissier, par ailleurs fondateur de l’une des revues fétiches de Recours au Poème, la revue Fario (voir ici), donne à lire trois textes en prose écrits à la même époque : « Les ligatures, les déchirures », « La fin du troisième jour » et « Marge ». Le ton est donné d’emblée :

« La géographie ordinaire est une simplification ».

La force d’un texte se concentre souvent dans la puissance de sa première phrase, et ici celle-ci ne manque ni de force ni de puissance. Vincent Pélissier nous conduit, le long de récits qui semblent en grande partie ancrés dans sa vie sans pour autant pouvoir être qualifiés d’autobiographiques, sauf à en trahir le fil rouge expressionniste, dans une respiration entre l’extérieur et l’intérieur. L’extérieur : cette géographie qui vit devant ses yeux tout en provoquant force impressions en dedans de lui ; l’intérieur : cette autre géographie, tout aussi réelle et essentielle, qui vit en dedans de l’écrivain et qui, de notre point de vue, peut-être aussi du sien qui sait ?, impressionne le réel extérieur. Car si la géographie ordinaire est une simplification, c’est en partie parce qu’elle omet ce plus de réel qui forme une grande partie de ce que nous sommes : les territoires intérieurs. Notre profondeur. Et cet espace géographique est territoire de poésie. Par nature. L’humain n’est pas seulement au monde. Il est un monde, ou un ensemble de mondes. Autant de mondes que d’humains. Et peut-être autant d’humains que de mondes. Il arrive alors que nous touchions terre. Difficile d’y échapper. Mais ce qui touche terre n’est pas la simple matière d’un homme, c’est un continent en grande partie inconnu, cela que nous nommons intériorité. Un continent que nous rechignons aujourd’hui, parfois, à explorer, sinon sous le vêtement de la psychanalyse. Nos géographies intérieures ne sont pas seulement psychanalytiques, et peut-être même le sont-elles fort peu ; elles sentent l’humus, l’Afrique, le Massif central, elles sont ce qui reste de la rencontre avec cet homme étrange et isolé, comme ce qui est vu par l’enfant porté sur le dos d’une laveuse. Elles sont ce que leur disent les paysages de l’extérieur, la manière dont ces derniers s’impriment profondément, ou non, en nos âmes. Elles sont une part, la majeure part, de notre géographie complète, une géographie née de la rencontre entre le dedans et le dehors, oserais-je dire ici entre le haut et le bas. Elles sont un homme, vertical, tendu le long d’un fil à plomb reliant terre et ciel. Un homme qui touche terre, enraciné, la tête dans les étoiles. À moins que ce ne soit le contraire. Vincent Pélissier donne un livre de poète qui ne semble pas avoir l’apparence d’un livre de poèmes. Les apparences sont trompeuses.

                                                                                   Matthieu Baumier

 

Lire l'article sur le site Recours au Poème

 

 

Remue.net, 10 avril 2012

Toucher terre  de Vincent Pélissier

 

Dans la conférence qu’elle a tenue au moment de l’obtention du Nobel, en 2004, Elfriede Jelinek a comparé la réalité à une chevelure en désordre qui ne se laisserait pas peigner. Dans un livre récent que publie les éditions Le Bruit du temps, Toucher terre, qui rassemble trois proses, Vincent Pélissier parle du « coup de peigne régulier » que donne à la terre celui qui la travaille, de « l’éphémère des sillons » et du « dérisoire ballet des houes ». La trace que laisse dans la terre le soc de la charrue constitue depuis longtemps une métaphore de l’écriture. Le terme de boustrophédon désigne cette manière d’écrire une première ligne de gauche à droite, puis une deuxième de droite à gauche, et ainsi de suite, telle qu’elle se pratiquait dans la Grèce ancienne. En filant la métaphore, on pourrait dire des écrivains qu’ils sont des paysans et que le papier est leur lopin de terre : coin dérisoire où cultiver son champ, construire une cabane, découvrir le monde ; site prestigieux où dresser sa tour ; c’est selon son goût, ses origines, son ambition, ses capacités – même si le dérisoire affecte aussi le plus solide, se riant des prétentions comme des réalisations.

L’auteur nous dit avoir eu « une maison sur un bord », une maison des confins, un poste en limite, une vigie frontalière, en bordure d’un village. C’est de là qu’il voit le monde, l’explore ou le quitte. « Je crois que notre appétit de lecture ne fut jamais aussi vaste que lorsque nous commençâmes de fouler les premières prairies. » C’est de là qu’il découvre « le foutoir, contre quoi lutte l’ordinaire géographie ». Dans une langue précise, soignée, sensible et imagée, Vincent Pélissier nous rappelle que le monde est un rêve, un patchwork onirique, que l’on en ait conscience ou non. Un rêve tapi derrière un feuillage ou logé dans un nom : Balbec, Florence, Cap-Vert. Et si d’un côté la raison isole et sépare, d’un autre l’imagination associe et contracte.

 

« La secrète conjonction des lieux, leur empoignade soudaine, féroce, l’enchevêtrement des pays et la brûlure de leurs peaux, le mélange de leurs souffles et la confusion de leurs bouches, le désir de l’un pour l’autre, le tropisme d’un soleil lointain pour une ombre toute proche, ils nous auront échappé, il n’en reste que des reliques incompréhensibles ou monstrueuses. Au vrai, nous n’en savons plus même l’idée, mais cela est. »

 

De même que le monde n’est pas ce que le tracé des cartes peut nous laisser penser, de même la structure d’un livre peut cacher une tout autre réalité, un réseau de correspondances sensorielles et formelles, défaisant les chapitres, sautant des pages, mélangeant les textes portant pourtant des titres différents. Le Sénégal entretient des liens secrets avec le Massif central. Ce que l’on tenait pour éloigné, étranger, se révèle entretenir des liens de parenté plus ou moins étroits avec soi ou le lieu qu’on habite. Les dialectes se ressemblent, les patois. Sur un autre plan, non plus géographique mais physique, la nature de certains corps semble hybride. Le solide ne s’oppose plus au liquide. La glace d’un bassin gelé se disloque d’un seul coup, sous le poids du corps de celui qui s’y était imprudemment aventuré ; le Limousin est une terre liquide ; et peut-être bien que le soleil qu’on recherche tant ne nous éclaire pas sans nous verser dessus la tête une quantité égale ou supérieure de nuit. Les frontières s’effacent, la vue se trouble – et nos pas ?

 

« Ici toujours des bas-fonds de prés trempés, des inondations invisibles qui vous surprennent n’importe où et dans quoi on a pris l’invariable habitude de s’enliser, de sentir la traître redoutable eau glacée s’introduire inexorablement dans les bottes, d’entendre le bruit de succion que font ces mêmes bottes quand on parvient à les soustraire au piège de la glu. On a pris également son parti de voir les gens des villes abandonner aux demi-divinités du sous-sol, souvent, des escarpins. »

 

Dans cette singulière peinture du monde élémentaire que nous offre ce livre, surgissent des noms propres, avec eux des personnes. Ici un vieil homme guide un enfant dans un monde inconnu, merveilleux et effrayant ; là un paysan, un journalier, promène sa solitude et son ivrognerie sur des chemins incertains, tantôt chutant du haut d’un tronc d’arbre couché en travers d’un ruisseau, tantôt demeurant en équilibre, une jambe en l’air et les bras tournoyant dans une nuit ivre et indifférente. Ce sont des « animaux terrestres », peuplant erratiquement la terre, impuissants, destructeurs, perdus au fond, orphelins de lumière et parfois de mots. L’un d’eux est illettré, infirmité à laquelle l’homme de lettres est particulièrement sensible, lui que Baudelaire comparait à un albatros titubant sur un pont de bateau, objet de la risée des matelots, ses frères en handicap.

Le livre de Vincent Pélissier, bel objet, a le charme des proses qui ne ressemblent à rien que l’on puisse identifier, connaître déjà, attendre. Et pourtant, paradoxalement, il fait l’effet de réveiller une sorte de beauté endormie à force d’être négligée par une époque avide d’histoires, de sujets, de contenus, d’information… C’est une promenade sans but – ou bien alors celui de réveiller une mémoire à mesure que nos pas progressent, entrent en contact avec le sol, celui de provoquer un monde qui hésite à naître, habile qu’il est à se dérober, sorte de rêverie, succession de tableaux n’ayant peut-être de réel que la matière dont ils sont faits (plus de référent, plus de temps passé, rien que la présence que fait lever les mots, rien que la poussière qui volette dans la lumière en guise de vécu [1]). On voudrait s’émerveiller durablement de ces écritures marginales et souvent brèves dont Robert Walser (Gustave Roud pour l’auteur, mais nous restons en Suisse) serait le patron, terme on ne peut plus inadéquat à l’égard d’esprits libres, détachés, de créatures appartenant au « genre ailé » et auxquelles le livre se réfère ultimement et comme ironiquement, pied de nez à notre pesanteur, à notre gravité. « Voir le monde comme seulement on le voit lorsque l’on prend son vol », tel est l’objectif à peine paradoxal de Toucher terre, comme si lâcher était l’indispensable complément de prendre ou saisir, comme si perdre était le couronnement de posséder.

 

                                                                                                    Pascal Gibourg

 

[1] Me revient cette formule de Michel Foucault, extraite des Sept propos sur le septième ange : « L’origine du français, ce n’est point pour Brisset ce qui est antérieur au français ; c’est le français jouant sur lui-même, et tombant là, à l’extérieur de soi, dans une poussière ultime qui est son commencement. »

 

Sur le site remue.net


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Format : 117 x 170
72 pages  • 12 euros


ISBN : 978-2-35873-038-9
Mise en vente : 23 mars 2012