A paraître

Nevermore

Nevermore

Cécile Wajsbrot

Parution 2021

En librairie le 19 février 2021

La narratrice de ce nouveau roman de Cécile Wajsbrot, une femme, traductrice, s’isole à Dresde pour traduire « Le temps passe », partie centrale de La Promenade au phare, de Virginia Woolf, dans laquelle la romancière anglaise tentait d’écrire le temps pur en évoquant ses effets: la dévastation progressive d’une maison devenue inhabitée. Tandis que nous la voyons habiter peu à peu le texte et les lieux, et s’immerger dans les arcanes de la traduction, les fantômes qui peuplent la ville étrangère et ses propres fantômes intérieurs ne tardent pas à resurgir et à se mêler à son travail. Ainsi le thème de la disparition récente d’une amie écrivain dont le souvenir la hante s’entretisse au journal dans lequel elle note au jour le jour – comme on ne l’avait sans doute jamais fait jusqu’ici dans une fiction – , les réflexions qui naissent des tâtonnements, des doutes suscités par la progression de son travail et par la tentative de s’approcher au plus près de la création d’un écrivain d’une autre époque, dans une langue autre. La lecture-commentaire de ce texte sur la dévastation du temps et la vie de la traductrice dans une ville jadis dévastée de la guerre ne font qu’un, sont intimement liés, retentissent sans cesse l’un sur l’autre.

Un peu comme dans Mémorial, où, relatant un voyage en Pologne sur les traces de sa famille, elle parvenait à rendre une voix aux âmes des disparus, Cécile Wajsbrot réussit ici à rendre parfaitement justes, naturelles, les soudaines apparitions de l’amie qu’elle a perdue: on est troublé, ému, la grande réussite du roman est qu’à aucun moment cela ne paraisse forcé. Comme souvent, dans cette œuvre, des thèmes secondaires viennent s’intercaler en contrepoint ou même au sein du récit principal et en accroître la résonance. Il en va ainsi des pages qui évoquent la High Line, à New York, pour évoquer un autre type de métamorphose engendrée par le passage du temps. Mais il faudrait citer aussi d’autres leitmotive : ainsi la catastrophe de Tchernobyl, qui est comme une accélération à plus grande échelle de la dévastation décrite dans « Le temps passe » ; ou, a contrario, un thème qui traverse tout le récit comme l’image même du rôle de l’écrivain, ou de sa traductrice : celui des cloches (et, plus généralement, de la musique) qui avertissent de l’imminence du désastre ou, après que celui-ci a eu lieu, subsistent comme les derniers vestiges d’une vie humaine dans les villes englouties.

Rodmoor
Domaine : Anglais

Rodmoor

John Cowper Powys

Parution 2021

Préface d'Amaury Nauroy

En librairie le 19 février 2021

Publié en 1916, ce grand roman psychologique, que Powys écrit en partie pour exorciser une forme de folie qu’il subit depuis l’enfance, explore magistralement les différents états de conscience d’un certain Adrian Sorio, à qui semble avoir été accordé un précaire répit avant l’inéluctable débâcle de son esprit : « Je sais que j’ai en moi quelque chose dont la vérité est démente... et qui mord les choses jusqu’à l’os. » Cet horizon tragique est dessiné dès l’incipit lorsque, de retour d’Amérique sans son fils, Sorio se laisse convaincre par sa jeune amante, l’élégante Nance Herrick, de l’accompagner dans l’East Anglia, à Rodmoor. Ce finistère au nom sinistre fait planer sur les premières heures du séjour une sourde menace. Il est habité par une petite communauté de gens bizarres : l’ancienne amante du père de Nance, Miss Doorm ; un camarade « efféminé » d’Adrian, Bathazar Stork ; un docteur désabusé ; un prêtre empathique ; et par la richissime Mme Rensham dont le fils Brand séduit la demie sœur de Nance, et dont sa fille Philippa, « prêtresse d’Artémise » à l’instinct destructeur, tombe amoureuse (le mot est faible) d’Adrian. Cependant, comme le souligne le titre, le seul véritable héros de ce roman « dédié aux mânes d’Emily Brontë » n’est ni un homme ni une femme, quand même nous retient le va-et-vient tourmenté d’Adrian entre les deux pôles (mondain et asocial) de sa vie sentimentale, c’est bien plutôt une envoûtante lande au bord de la mer, dans le Norfolk, à l’Est des « Hauts de Hurlevent ». Si complexes que soient en effet les protagonistes de cette histoire, ils sont soumis, au-delà de leur caractère individuel, à la grande loi des « flux et reflux » qui régit l’univers (« le bruit de la marée sur la plage de Rodmoor était l’arrière-fond de toutes choses ») ; c’est cette loi mystérieuse qui détermine leurs mouvements intérieurs, contradictoires et incessants, dont la cause leur échappe ; mais ils reconnaissent en eux l’emprise magnétique de ce paysage terraqué, fortement érotisé, et qui reflète le désir fou qu’à Rodmoor ils ont tous, ou presque, de détruire le contentement de leur propre vie : « On s’y désintègre, vous savez, on y perd son identité et on oublie les règles [...] Ce que nous cher- chons, c’est la ligne de fuite... c’est la phrase même de mon livre. » Et il semble qu’en effet pour Powys la seule façon de s’évader des attaches familiales soit d’émigrer vers d’autres sphères subhumaines ou surhumaines, en somme, de se fondre dans la nature.

 

LE TRADUCTEUR

Poète, romancier et passeur de nom- breux écrivains anglo-saxons, Patrick Reumaux (né en 1942) a traduit des œuvres importantes des trois frères Powys : cinq œuvres de Llewelyn chez Phébus, Klincksieck et Isolato ; six de Theodore Francis chez Phébus et, entre autres, à l’Arbre vengeur. De John Cowper, il a rendu accessible aux lecteurs francophones Wood and Stone [1915] (Phébus, 1991 qui sera bientôt réédité au Bruit du temps sous son titre français, Bois et Pierre) et les deux volumes de Owen Glendower [1940] (Phébus, 1996, rééd. 2017). Rodmoor a paru anté- rieurement dans sa traduction au Seuil en 1992, dans la collection « Le Don des langues ».

 

 

Inventions, suivi de Notes sur des pivoines
Domaine : Français

Inventions, suivi de Notes sur des pivoines

Philippe Denis

Parution mars 2021

En librairie le 19 mars 2021

Dans ce petit livre, Philippe Denis a réuni les poèmes que lui ont inspiré sa fréquentation, depuis les années 70 des poètes japonais réunis dans les quatre volumes de la célèbre anthologie de Haiku publiée en 1949-52 aux États-Unis par R. H. Blyth. N’ayant pas accès à la langue d’origine, l’auteur avoue humblement que « traduire une traduction c’est à peu près emprunter la canne d’un aveugle pour saisir ce qu’il ne peut voir », d’où le titre, Inventions, qui dit à quel point ces textes — qui sont à l’origine des haiku de Matsuo Nachô, de Yosa Buson, de Kobaiashi Issa, et, pour les Notes sur des pivoines de Masoka Shiki —, ont été réinventés par Philippe Denis avec tout l’art qui est né de sa pratique personnelle de la poésie.

Les poètes japonais du Haïku sont des maîtres dans l’art de « la saisie de l’instant dans son intégralité et dans son imperceptibilité, sans aucune fioriture ». C’est donc bien parce que, comme l’écrit Florian Rodari, Philippe Denis n’a lui-même jamais cessé de recueillir au vol et sans impatience les innombrables aspects du réel pour les distiller ensuite dans le confinement de la chambre « comme une eau qui soit enfin de vie », qu’il a pu ainsi acquérir la précision du regard et la concision verbale qui lui permettent de nous offrir aujourd’hui, par delà l’ignorance de la langue de départ, ces poèmes de ses auteurs de chevet, comme autant de « pures merveilles » :

Allume la bougie,
je te montrerai pure merveille, une poignée de neige !

Bonjour, Monsieur Courbet

Bonjour, Monsieur Courbet

Philippe Jaccottet

Parution mars 2021

En librairie le 19 mars 2021

Philippe Jaccottet a réuni dans ce recueil les textes que le hasard des rencontres, voire des commandes, de 1956 à 2008, lui a fait écrire sur quelques chefs-d’œuvre anciens (le porche roman de la Basilique San Zeno, à Vérone, Le Baptême du Christ de Piero della Francesca ou les vies silencieuses de Morandi) et sur les œuvres plastiques (peintures, sculptures, photographies, marionnettes) d’une vingtaine de ses contemporains, d’Alberto Giacometti au jeune Paul Vergier, qu’il eut le privilège de fréquenter. Il les aura rencontrés pour beaucoup à Lausanne au sortir de la guerre, notamment dans l’atelier bohème de Lélo Fiaux et dans l’entourage de l’éditeur Henry-Louis Mermod qui tous deux polarisaient alors la vie artistique romande ; d’autres (Garache, Assar...) lui auront rendu visite dans la Drôme, où sous l’instigation de son ami Gérard de Palézieux s’est formée autour des paysages de Grignan une certaine famille d’artistes plutôt à l’ancienne (de Chinet à Italo de Grandi), dont Jaccottet fut un observateur d’autant plus attentif que son épouse est elle-même peintre, se reconnaissant dans leur façon de vivre en retrait des centres mondains et dans leur manière d’être, à la fois modeste, sans chichi, et presque paysanne. Ce n’est pas pour rien que ce livre emprunte son titre à un célèbre tableau de Gustave Courbet, qui, contre les canons symbolistes de son temps, représente très simplement la rencontre en plein air, dans le Midi, du peintre avec un admirateur de ses toiles. De même, le poète n’avance pas là en intellectuel ni en critique d’art, se laissant toute liberté de raconter ses souvenirs en marge de son propos d’amateur de peinture. Aussi justes que soient donc les observations faites face aux œuvres, elles n’en dessinent pas moins un scrupuleux autoportrait du poète ; qui défend, une fois de plus, un art hanté par un rêve d’harmonie et de paradis perdu ; et la conviction inquiète qu’il nous faut parfois renoncer à ce qui se présente trop ostensiblement comme moderne pour préserver une vérité peut-être plus authentique, venue du fond des âges ; qu’en un mot le recours aux artifices inventés contre la tradition par les avant-gardes successives ne doit pas s’opérer au détriment de quelque vibration plus secrète.

Le mot « destin » que Gérard Macé fait figurer dans le titre énigmatique de son livre appartient tout autant à la mythologie qu’à la cartomancie, et par conséquent définit la double inquiétude d’un poète qui de longue date, entre fatalité et prédication, s’est enjoint d’ausculter par bribes l’enchaînement des scènes de l’enfance en même temps que leur inexorable déformation dans la boule, plus ou moins magique, du rêve. Ce faisant, il nous fait mieux comprendre aussi que l’écriture de soi ne peut être pour le poète qu’une projection fantasmée de la mémoire du monde, de ses rites et de ses fables.

Au seuil du livre, Macé s’impose de parler « comme on répond au sphinx » et publie quarante « mots de passe ». En les disposant chacun en quatrain de façon à associer en miroir des images présentant entre elles le plus grand écart, le poète semble avoir cherché, dans le sillage du surréalisme, à résoudre poétiquement les contradictions du réel. Et cela l’a conduit à établir comme poreuse la frontière entre les deux pans cardinaux de la vie humaine, l’éveil et le songe. Il s’est agi ensuite pour lui d’essayer de formuler « ici » la clé de l’énigme, qui tout en neutralisant la sentinelle du Temps lui permettrait de rouvrir un accès harmonieux vers le royaume des morts : « Une porte à tambour / pour entrer dans les rêves /L’esprit toujours léger /mais l’inquiétude au cœur. »

L’un des charmes de ce recueil tient à la reprise de certains vers d’un poème à l’autre : des bribes de souvenirs, modulées discrètement comme autant de mirages, circulent des premières pages du livre vers les poèmes plus longs des deux dernières parties : « Images de la caverne » et « Sous les nuages de Magellan ». Signe de l’intense et mystérieuse combinatoire entre les éléments du réel, cette dernière section est la transcription d’un rêve quasi-nervalien que fit l’auteur « au cours d’une nuit d’octobre », et dans lequel il a justement rêvé avoir mis en vers un de ses propres livres paru chez Gallimard en 1995, L’autre hémisphère du temps. Mais à la différence des grands Voyants de la fin du dix-neuvième siècle, la poésie ne tombe pas dans la prose, c’est au contraire une certaine prose qui revient chanter là, apurée, dans le poème.

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