Catalogue

 

 

 

Du même auteur :

Voyage au pays des Ze-Ka

 

Le Livre du retour
revue de presse   

Payot L'Hebdo, printemps 2013

Le coup de cœur de Payot : Le Livre du retour

 

Postérieurs à l'œuvre majeure de Julius Margolin (1900-1971), Voyage au pays des Ze-Ka, qui décrit sa longue déportation au goulag, ces textes sont des souvenirs épars qui recouvrent une vie. On y trouve aussi bien des récits relatant son enfance ballottée entre différents shtetls de Pologne par un père dur et instable (il en garda un étrange attachement aux trains !) que son voyage de retour à Tel-Aviv après sa libération des camps. Magistralement écrite, c'est là la géographie de lieux de mémoire, qui nous permettent de mieux comprendre l'itinéraire d'un jeune philosophe juif de culture russe, sioniste de toujours, qui, ayant rejoint la Palestine au milieu des années 1930, aurait pu avoir un tout autre destin, mais qui, en 1939, revint à Lódz, occupée, pour tomber dans les griffes du NKVD. L'errance, encore et toujours, comme l'illustre en fin d'ouvrage la carte de ses périples à travers l'Europe, constants et quelque peu désordonnés… Ainsi que le souligne Luba Jurgenson, son excellente traductrice, ce Livre du retour est d'abord le livre d'un grand écrivain-témoin, égal de Varlam Chalamov ou de Primo Levi.

 

                                                                                            Christian Mureu


                             

 

L'Ours, n°424, janvier 2013

Vivre et raconter le goulag

 

Les éditions Le Bruit du temps, qui avaient réédité il y a deux ans le Voyage au pays des Ze-Ka (L'Ours, n°408), témoignage exceptionnel sur les camps soviétiques, poursuivent la publication des œuvres de Margolin. Son retour est marqué par son itinéraire entre Jérusalem et la Pologne, en 1939, puis son retour à Jérusalem sept ans plus tard. L'ouvrage permet de découvrir des pans ignorés de l'œuvre de Margolin. Ce docteur en philosophie avait une réelle ambition littéraire, comme en témoignent les huit chapitres autobiographiques publiés en fin de volume. Ces textes en outre apportent des informations complémentaires sur la vie dans la Pologne des années 1910-1930. Mais ce livre est aussi celui du retour à la vie après l'enfermement : réapprendre la liberté de circulation, souvenir obsessionnel des camps, ombres qui resurgissent lors des conversations. C'est aussi le choc entre deux univers concentrationnaires, la violence et l'oppression des deux totalitarismes comparés par leurs victimes, des rencontres rapportées entre les survivants de ces Terres de sang, pour reprendre l'expression de Thimoty Snyder. […]

 

                                                                                             Sylvain Boulouque


                             

 

Le Matricule des anges, n°139, janvier 2013

Mémoire vive

 

Rescapé de son Voyage au pays des Ze-Ka, Julius Margolin revient à la vie ; il lui faut reprendre la route, vers l'Occident cette fois, et affronter une nouvelle épreuve : témoigner.


Les éditions Le Bruit du temps et Luba Jurgenson nous avaient permis il y a deux ans de lire un témoignage fondamental sur les camps soviétiques (voir Lmda n°119) : le Voyage au pays des Ze-Ka de Julius Margolin avait été publié dès 1949 en France mais très vite oublié (souvenons-nous que la réception initiale du Si c'est un homme de Levi avait connu une semblable défaveur). Margolin y retraçait, durant plus de 700 pages à la fois denses et concentrées, cinq années d'emprisonnement dans divers camps du Goulag, qui l'avaient conduit de Pinsk en Biélorussie jusqu'à la Sibérie. Le dernier chapitre avait pour titre « La libération ».

Luba Jurgenson, cette fois encore, nous offre la possibilité de découvrir ce qui succéda à cette libération. Maîtresse d'œuvre de cette seconde résurrection éditoriale, elle traduit et présente, avec la précision et l'acuité qu'on lui connaît, un diptyque aux échos multiples et bouleversants.

L'ouvrage – qui est donc inédit – est en effet composé de deux ensembles : le premier, intitulé « Le chemin vers l'Occident », comprend neuf textes indépendants qui relatent l'odyssée de Margolin de l'Altaï à Tel Aviv, en passant par la Pologne et la France – alors que le second rassemble « Huit chapitres sur l'enfance ». Si les textes de la première partie furent écrits vers 1953-1954, les autres, fragments d'une autobiographie inachevée, sont plus tardifs, datant des années 1965-1966 (Margolin, né en 1900, mourra en 1971).Alors que dans les premiers, le narrateur évoque les ruines – qu'il découvre – et les fantômes – qu'il doit affronter – du génocide hitlérien auquel, paradoxalement, son exil lui a permis d'échapper, il tente, dans les seconds, de ressusciter ce monde du shtetl, qui fut celui de son enfance, et dont il ne reste rien que les figures et les paysages, précisément, de sa mémoire. Comme dans le Voyage, son écriture est ici l'expression d'une véritable tension, à la fois humaine et intellectuelle. Son intelligence, en effet, n'est jamais prise en défaut : en évitant le piège de l'abstraction ou de la théorisation, il ne cède jamais à la simple émotion, constamment, semble-t-il, se reprend en mains – non sans une certaine cruauté parfois, une forme d'humour noir presque cynique.

Ainsi raconte-t-il ses adieux à l'Altaï : sa collègue Choura, enthousiaste membre du Parti qui décorait leur bureau « en apportant de temps à autre un énième portrait du Guide adoré », ne peut s'empêcher, à la dernière seconde, de lui « lancer dans un élan de colère : La chance que vous avez de quitter ce maudit pays ! ». Il relate, avec la même froideur stoïque, cette rencontre avec des prisonniers allemands réparant des voies ferrées (!) et criant « Nous ne sommes pas coupables » : « Tout en pensant à la fosse commune près de Pinsk où reposait ma mère suppliciée, je leur donnai du pain avec une sorte de terreur mêlée de dégoût. »

À Marseille, où les absurdités de la bureaucratie française le confinent dans l'attente du visa pour la Palestine, il découvre L'Être et le néant de Sartre et il lui semble alors que « c'était un mets raffiné de la cuisine française, du Roquefort » – mais en même temps, après l'opression totalitaire vécue en URSS, « ce livre tout entier n'était que liberté, quête ». À Lodz, où vivaient avant la guerre des centaines de milliers de Juifs, il est confronté à un véritable « trou noir » : c'est là un cimetière, mais les morts sont absents, ont été comme subtilisés… Dans une très belle scène, il lit, attablé à un café, des journaux de 1939 – et, en une sorte d'anamnèse proustienne ô combien plus douloureuse que celles de la Recherche, il se remémore la fatale illusion de paix où certains vivaient alors. Sans doute a-t-il eu, dès ce moment, la volonté de redonner vie à cette Atlantide engloutie. Petit Poucet nostalgique et solitaire, il s'efforce de rassembler ce qu'il nomme les « petits cailloux » : « J'appelais ainsi, depuis mon enfance, les choses qui entrent par la fenêtre ouverte de notre mémoire et qui s'y fixent durablement, peut-être même pour toujours. »

Nous retrouvons donc l'enfant qu'il fut, trop sensible et trop rêveur, nous parcourons avec lui les villages boueux de ce monde disparu, entrons dans ces masures sombres, retrouvons ces silhouettes souvent pitoyables qui peuplent l'univers d'I.B. Singer ou traversent les photographies de Vishniac. C'est un véritable roman d'apprentissage qu'il ébauche ici, la découverte par l'enfant d'une réalité à la fois pittoresque et mystérieuse que domine la figure d'un père rude et solitaire. Médecin dévoué de ces pauvres Juifs, relégué avec dans ces confins de l'Europe, mais en même temps misanthrope et colérique, ce père, avoue Margolin, lui légua « la honte, le mépris, la pitié ». Puis les épreuves qu'il dut traverser lui enseignèrent, elles, le courage, la résistance et la foi en l'intelligence.

 

                                                                                             Thierry Cecille


                             

 

Le Monde des Livres, 21 décembre 2012

L'impossible libération

 

C'était en décembre 1950, au Palais de justice de Paris. Deux rescapés des camps nazis s'affrontaient devant la 17e chambre correctionnelle. L'un, David Rousset, avait appelé les anciens déportés à fonder une commission d'enquête sur le système concentrationnaire soviétique. L'autre, Pierre Daix, l'avait traité de faussaire. Le premier avait assigné le second en diffamation. L'heure du procès était venue. Dans le Paris de l'après-guerre, tous deux étaient connus. Ancien militant trotskiste, Rousset avait connu le succès en publiant, à son retour des camps nazis, L'Univers concentrationnaire. Membre du Parti communiste, Daix était le rédacteur en chef du prestigieux hebdomadaire Les Lettres françaises. Lors du procès, chacun fit défiler à la barre une cohorte de témoins. Parmi ceux de Rousset, un certain Julius Margolin, un docteur en philosophie originaire de Biélorussie qui avait passé cinq années au goulag et dont une partie des souvenirs venaient d'être édités en France sous le titre La Condition inhumaine (Calmann-Lévy).

Le Livre du retour, qui paraît aujourd'hui, complète ce témoignage majeur, dont l'intégralité n'a été publié qu'en 2010, près de quarante ans après la mort de l'auteur (Voyage au pays des Ze-Ka, Le Bruit du temps). C'est un ensemble de textes, écrits juste après la guerre, où Margolin raconte les étapes qui l'ont mené de sa sortie du goulag à son retour chez lui à Tel-Aviv, la ville où il s'était installé dans les années 1930 et où il aurait vécu paisiblement s'il n'avait eu le malheur de se trouver en Pologne en 1939.

Saisissants de réalisme, mais polis par un esprit d'une grande culture qui leur donne une hauteur peu commune, ces textes – que complètent en fin de volume quelques chapitres autobiographiques sur l'enfance de l'auteur – disent l'impossible libération d'un homme qui s'avouait « possédé à tout jamais par le fantôme du passé ».

 

                                                                                        Thomas Wieder


                             

 

Télérama, n°3283, 15 décembre 2012

Le Livre du retour

 

Suite de Voyage au pays des ze-ka, dans lequel le philosophe juif polonais Julius Margolin (1900-1971) racontait son incarcération dans un camp de travail en URSS entre 1940 et 1945 (lire Télérama n°3174), ce nouveau livre inédit conte le long retour vers la liberté. Un retour semé d'embûches, d'étapes et de retards interminables. Margolin fut d'abord obligé de séjourner à Slavgorod comme « colon relégué » assigné à résidence dans cette ville perdue de Sibérie jusqu'en mars 1946. Puis, après vingt-cinq jours de train, il rejoignit Lodz, en Pologne, ville où les fantômes des juifs massacrés hantaient encore les rues. À Paris, où il retrouve une partie de sa famille, réapprenant les gestes simples d'un homme libre, Margolin n'a qu'une hâte : retrouver sa femme et la Palestine, ce pays situé « au-delà des sept mers ». Après de multiples tracasseries administratives, il put enfin s'embarquer en septembre 1946 pour Haïfa, taraudé par d'innombrables questions sur l'expérience qui l'avait privé de liberté pendant sept ans et qui pourrait se résumer par : comment lave-t-on le sang ? Si la seconde partie du livre est composée de souvenirs d'enfance, ce livre, tendu par l'écriture magnifique de Margolin, témoigne d'une période où un homme tente de se reconstruire avec dignité.

                                                                                        Gilles Heuré


                             

 

La Quinzaine littéraire, 1-15 décembre 2012

Retour vers l'Occident et vers l'enfance

 

Julius Margolin est pour beaucoup de lecteurs l'auteur de Voyage au pays des Ze-Ka, publié dans son intégralité en 2010, aux éditions Le Bruit du temps. Ce récit, qui avait fait scandale lors d’une première parution dans l’immédiat après-guerre, n'était pas le seul écrit de Margolin. L'histoire de son voyage entre l’Asie centrale et la Palestine et quelques scènes d’enfance font la matière du Livre du retour.


Comme l'explique l'éditeur en ouverture du livre, le titre n'est pas de Margolin. Les textes qu'on lira sur le retour étaient éparpillés ou publiés dans diverses revues. Margolin pensait constituer un second cycle après son Voyage au pays des Ze-Ka, le temps lui aura manqué. Quant aux « Huit chapitres sur l'enfance », ils ont paru à New York en 1965-1966 dans la nouvelle revue, publiée en russe. L'ensemble a donc son unité et trace le portrait d'un Ulysse en chemin vers sa patrie. Du héros grec, Margolin a la patience et la sensibilité. Pour être plus précis, disons qu'il n'est pas insensible au charme des femmes qu'il rencontre et qui pourraient retarder son retour vers une Pénélope dont il est assez peu question. Nous ne saurons rien de précis de son arrivée en Palestine, ni des retrouvailles. Pourtant, en 1946, quand il accoste à Haifa, Margolin retrouve une terre qu'il a quittée en 1939. Bloqué à Lódz, sa ville natale, au moment où nazis et Soviétiques s'entendent pour se partager la Pologne, il se trouve bientôt dans un camp de travail sur le lac Onéga, puis dans divers camps du goulag. Sa famille n'échappe pas au génocide et on lira dans « Ma mère », deuxième chapitre sur l'enfance, ce qu'il advint de sa mère dans le ghetto de Pinsk, ville de Biélorussie qu'elle habitait. Elle avait quatre-vingts ans et sa mort reste empreinte de sérénité. On sait par bien des témoignages que ce ne fut pas le lot commun.

Le Livre du retour, qui raconte le trajet entre Slavgorod, non loin d'Alma Ata, et la Méditerranée qu'il traverse à bord d'un rafiot nommé Héliopolis, a quelque chose d'alerte, de spontané. Margolin décrit son périple, mais aussi les rencontres qu'il fait, rapporte des anecdotes qui, comme tout ce qui concerne cette époque et les peuples qui vivaient en Europe alors, ont quelque chose d'extraordinaire. On n'est jamais loin de l'épopée, même si parfois elle a des dehors très familiers ou banals. Le train joue dans cette aventure un rôle essentiel il rythme les divers moments du voyage, son bruit est la mélodie que le voyageur aime entendre. Et cela ne date pas de ces aimées de libération. L'enfant qu'il était rêvait déjà de partir et demandait à sa mère quand cela se produirait : « j'étais en proie à la nostalgie – non pas de la maison, mais de l'errance, j'éprouvais la nécessité d'un changement immédiat ». Margolin est un écrivain ancré dans la géographie plus que dans l'histoire. L'espace lui est tout. Enfant déjà, il a fondé une utopie nommée « Nikelonie », un pays dont il crée les villes, les bourgades, trace les routes, imagine les gares, et tout cela « dans une infinie, inépuisable extase de création proche du délire ».

Parcourir les espaces est également une façon pour lui de se rappeler, ou, comme il l'écrit dans « Une éducation orientale », de ramasser un petit caillou : « J'appelais ainsi depuis mon enfance les choses qui entrent par la fenêtre ouverte de notre mémoire et qui s'y fixent durablement, peut-être même pour toujours. » L'association qui naît entre les sensations est décrite dans un beau paragraphe de la page 50 auquel nous renvoyons le lecteur, ne voulant pas le priver du plaisir de la découverte.

Reste l'essentiel, les êtres que Margolin rencontre, à commencer par ce Finnois qui lui prédit un sort favorable, alors que tous deux souffrent dans le goulag. À la manière de Dieu s'adressant à Abraham, il lui enjoint d'aller son chemin sans s'arrêter, sans s'attarder où que ce soit : « Souviens-toi que ton bonheur t'attend dans le lointain pays où se trouve ta maison », lui dit-il. Mais le bonheur est souvent présent dans ces pages, même quand les récits des uns et des autres sont douloureux. On perçoit à travers les pages l'allégresse du retour, et le lien avec Primo Levi racontant son périple dans La Trêve n'est pas factice. Le chapitre « Non omnis moriar » (« Je ne mourrai pas tout entier »), qui raconte comment Margolin tente de se rappeler les vers d'Horace pour survivre dans un hôpital du goulag, fait penser à l'épisode du chant d'Ulysse dans Si c'est un homme.

Mais, surtout, les deux écrivains ont en commun une capacité à épouser le cours du temps, à s'imprégner d'une atmosphère et à se montrer sensibles aux lieux comme aux êtres. Margolin est ainsi tout heureux de se sentir en Occident quand il pénètre dans une gare polonaise, si différente des gares « orientales », soviétiques. Il n'accorde guère d'importance à l'argent, aux biens immobiliers qu'il possédait, et quand il retrouve Lódz, il est davantage choqué par la disparition de l'immense synagogue qui se trouvait au centre de la ville que par la perte de son appartement, nouvellement investi par un avocat polonais à l'aise dans les meubles de Margolin. Les solidarités du goulag étaient autres ; un morceau de pain pouvait provoquer une lutte à mort, ou sauver du néant. Margolin est d'un autre monde et on lira avec amusement, voire avec un peu de colère, si l'on partage ses sentiments, les pages qu'il consacre à sa lecture de La Nausée ou de L'Être et le Néant : « J'abandonnai le livre au milieu. Non pas parce que je m'étais lassé de la subjectivité évidente de ces pseudo-analyses, parce qu'une subjectivité de cet ordre ne m'apportait rien. Je voulais vivre ! À peine sorti de l'abîme, je cherchais des alliés, des compagnons d'armes pour lutter contre un mal réel. Mais, avant tout, je débordais du sentiment de la vie en moi et autour de moi. »

Ce sentiment de la vie passe aussi bien dans les pages du retour que dans celles de l'enfance. On appréciera les histoires de Maria l'Allemande ou de cette autre Maria qui fit découvrir au jeune homme de dix-neuf ans la sensualité et l'amour. On sera touché par l'exil des Soloveïtchik, sortis de Slavgorod pour rester des Russes loin de chez eux, rue Leconte-de-Lisle. L'histoire de Galia, jeune juive cachée à Stolin par Maka. une servante polonaise, rappellera La Chambre de Mariana, évoquée par Appelfeld. Mais cette histoire terrible, ponctuée par les occupations soviétiques puis nazies, repose sur une vérité cruelle : certains responsables religieux n'ont pas voulu prendre la mesure du crime nazi qui se préparait. Ainsi, dans ce shtetl de Stolin, quatre Allemands ont tenu en respect huit mille juifs qui n'ont jamais cherché à fuir vers les forêts. Le rabbin considérait que c'était la place des loups…

Margolin n'est pas tendre, ni pour ceux de sa communauté, ni pour les siens. Les premiers, il les représente en un tableau édifiant, presque une caricature, en une page saisissante du chapitre « Non omnis moriar ». Proche des idées révisionnistes prônées dans la Pologne d'avant-guerre par Jabotinski, Margolin est persuadé que seule une immigration massive des Juifs vers la Palestine peut éviter la tragédie. Rétrospectivement, il n'a pas tort, à ceci près que les mandataires britanniques empêchaient cette immigration.

Sa famille, il la décrit en commençant par un père pour qui il a successivement éprouvé « de la honte, du mépris et de la pitié ». L'enfance entre un père insatisfait, violent et souvent vulgaire, et une mère douce mais impuissante est heureusement sauvée par des sortes d'épiphanies. Les lieux les plus anodins sont soudain éclairés par une lumière que l'adulte n'a jamais oubliée. Les couleurs des champs, des arbres fruitiers sont autant de petits cailloux qui constellent les chapitres consacrés à Sokoly, Merecz ou Pinsk. L'histoire d'une fillette montant dans un arbre ajoute à cette touche sensuelle qui colore les pages du récit.

À l'instar de bien des zeks (prisonniers du goulag), Margolin était persuadé que l'Orient stalinien tout-puissant était une menace. L'État, déjà évoqué comme un danger par Tolstoï (l'un des écrivains de chevet de Margolin), pouvait tout détruire. Le voyage sans retour, sans retard, par-delà les sept mers, vers l'Occident, est une renaissance pour l'homme, et pour l'écrivain qu'il deviendra.

 

                                                                                         Norbert Czarny


                             

 

Le Temps, 24 novembre 2012

Après le Goulag, l'épreuve du retour

 

Julius Margolin est l'auteur d'un des tout premiers récits sur les camps, republié intégralement en 2010. Sentant qu'elle avait affaire à un écrivain majeur, sa traductrice est tombée sur une autre mine d'écrits.

 

Tous les survivants des camps nazis ou soviétiques ont connu une ultime épreuve : le voyage du retour. Un voyage qui, à la manière d'Ulysse, peut durer des années. Alexandre Soljenitsyne par exemple, à sa libération du Goulag, connut quelques années d'« exil perpétuel » en Asie centrale (qui prirent fin à la mort de Staline). Rescapé d'Auschwitz, Primo Levi dut errer un an dans une Europe en ruine avant de regagner Turin.

Julius Margolin, lui, a eu de la chance : son retour, de Slavgorod en Altaï jusqu'à Tel-Aviv en passant par Marseille, fut presque facile. Mais si le chemin de fer suit une ligne droite, son esprit reste prisonnier d'un dédale. Comme d'autres rescapés, il songe à ses cinq ans de camp, aux conditions de vie éprouvantes, au froid, à la mort de ses camarades. Il sait qu'il a désormais pour mission de témoigner. Là-bas, dans le néant carcéral, il craignait de perdre ses valeurs, d'oublier son humanité. Ici, il a peur que le souvenir s'évapore, il lutte pour ne pas oublier les autres, ceux qui sont restés. Il découvre ainsi les ruines de la Pologne et le génocide de son peuple.

D'où vient Julius Margolin ? « Impossible d'y répondre sans une carte de l'Europe sous les yeux », dit en souriant Luba Jurgenson, écrivain, maître de conférences à la Sorbonne et traductrice, qui se passionne depuis deux ans pour ce témoin majeur du totalitarisme. Essayons malgré tout. Il est né Russe et Juif à Pinsk en 1900, un shtetl (ville à majorité juive) des confins occidentaux de l'empire du tsar, qui devient polonais en 1920 (aujourd'hui en Biélorussie). Après des études à Berlin, Margolin, sioniste convaincu, émigre avec femme et enfant en Palestine britannique. En 1939, il est en visite dans sa ville natale et se retrouve pris au piège du pacte germano-soviétique. Arrêté par le NKVD, il est déporté dans l'extrême nord sibérien. Son passeport polonais lui permettra heureusement de quitter l'URSS en 1946. Il fut l'un des premiers à raconter le Goulag, dans une traduction partielle en français chez Calmann-Lévy en 1949. Trop tôt, bien trop tôt. Le livre est reçu avec un haussement d'épaules et quelques insultes. En 2010, les éditions Le Bruit du temps ont retraduit et réédité intégralement ce monument, sous le titre Voyage au pays des Ze-Ka.

Mais Julius Margolin avait d'autres écrits dans sa besace. Luba Jurgenson les a retrouvés et en a réuni une partie dans un ensemble cohérent, qu'elle a nommé Le Livre du retour. Ils ouvrent des horizons de pensée nouveaux sur le XXe siècle, sur l'histoire des idées. Entretien avec une passionnée, dans les locaux de la Sorbonne IV où enseigne Luba Jurgenson.

 

Samedi culturel : Qu'est-ce qui vous a poussée à traduire et présenter un deuxième livre d'écrits ?

Luba Jurgenson : L'idée m'est venue alors que je travaillais sur le Voyage. Pour en mener à bien l'édition, je me suis plongée dans les textes ultérieurs qui parlent de son retour vers Tel-Aviv. Des textes éparpillés, publiés dans les revues de l'émigration aux États-Unis et en Israël. Soudainement, je me suis aperçue de leur unité, qu'ils étaient porteurs de ce retour problématique.

L'auteur s'est-il révélé plus important que prévu ? Un vrai écrivain se cachait-il derrière le simple témoin ?

Oui, bien sûr. Mais j'ai de la peine avec le terme « simple témoin », car plus je creuse dans ce registre et moins j'en rencontre. Tout témoignage prend corps dans un dispositif littéraire, même lorsque le témoin n'est pas un écrivain. Il fait appel à des schémas, puise à un réservoir culturel avec des procédés relevant de la mise en forme de l'expérience. Toujours est-il que Julius Margolin fait partie des « témoins-écrivains », et c'est ce qui a justifié la publication de ce deuxième livre. Sa qualité littéraire est aussi grande que celle du Voyage.

Qu'est-ce qui fait l'importance de ce second volume ?

En y travaillant, j'ai pensé à La Trêve de Primo Levi, à certains textes de Varlam Chalamov, à Mesure de nos jours de Charlotte Delbo. Le retour est important parce que c'est à ce moment-là que l'auteur pense l'expérience du camp. C'est dans cet « après » que le Goulag se dessine et devient un objet de représentation. Quand il prend la plume, Margolin n'est plus dans les conditions du camp pour les relater. Il n'est plus l'homme qui était au camp, ni celui qu'il était avant son arrestation. Il n'en vit plus les sensations. C'est à partir de ces moments de rupture de parcours et d'identité que le traumatisme est mis à distance et pensé.

Est-ce à dire qu'on ne peut raconter les événements tels qu'ils se sont passés ?

La restitution de l'expérience ne se réduit pas aux faits. Dans « Non omnis moriar » par exemple, il se revoit au camp, presque mourant sur son lit à l'infirmerie, en train de chercher à se rappeler les six premiers vers d'une ode d'Horace. Cette séquence est sans doute une reconstruction a posteriori. La biographie de Primo Levi écrite par Philippe Mesnard nous apprend qu'il en est de même dans Si c'est un homme où Levi raconte sa tentative de se rappeler le « Chant XXVI » de La Divine Comédie. Ce procédé sert à rendre intelligible cette expérience qui dépasse l'entendement. On convoque les monuments de la culture, Horace, Dante, comme courroies de trasmission. Ainsi la culture, comme une langue universelle, sert à transmettre l'expérience vécue du camp.

Julius Margolin a une image bien particulière de la mémoire, qu'il voit comme des « petits cailloux ».

C'est une image magnifique. Dans la tradition juive, on met des cailloux et non des fleurs sur les tombes. Ses souvenirs mis sur papier sont autant de petits cailloux déposés sur les tombes invisibles des morts de la Shoah et du Goulag. Il construit ainsi un monumenbt aux morts, un récit-cénotaphe. Il a bien évidemment été marqué par son passage en Pologne, où il découvre l'ampleur du génocide.

C'est là qu'il porte sur ses coreligionnaires un regard extrêmement dur, disant  qu'« ils avaient commencé à mourir avant l'arrivée de Hitler »…

Il faut mettre ces propos dans leur contexte. Margolin vient de sortir du camp et rejoint la Palestine, complètement animé par l'idéal sioniste. C'est une façon pour lui de tenter de rationaliser la Shoah en se disant : si les Juifs avaient émigré, cela ne se serait jamais passé ainsi.

Racontez un peu son enfance, qui occupe les derniers chapitres.

Ces récits-là me tiennent à cœur. À l'origine, je le voyais comme un intellectuel typique d'Europe centrale, d'origine bourgeoise et citadine, que ses parents ont envoyé étudier à Berlin. C'est cette identité d'Occidental que Margolin oppose au Goulag dans le Voyage, c'est ce qui lui permet de tenir face à la barbarie. Or, dans ces textes sur l'enfance, on s'aperçoit que ce n'est pas cela du tout : son père est un médecin de bourgade dont l'humeur instable fait errer sa famille d'un shtetl à l'autre. Et s'il part étudier la philosophie à Berlin, c'est pour échapper à sa famille.

Le shtetl est-il trop cloisonné ?

Non, contrairement à ce que l'on croit, il y a contact permanent entre Juifs, Polonais, Russes, Biélorusses : tout semble au contraire se passer dans la bonne entente, avec quelques tensions qui couvent à l'occasion. Ce tableau presque idyllique est saisissant si l'on pense aux violences qui vont se déchaîner. En fait, cet espace originel nous est montré comme annonciateur des événements tragiques à venir. La passion du jeune Margolin pour la géographie, pour les trains – il passe son enfance dans les gares et les wagons – prédit de façon frappante l'errance et la déportation.

Que ressentez-vous affectivement pour cet écrivain ?

On peut se plonger dans des écrits sans s'attacher à leur auteur. Avec Julius Margolin, j'ai ressenti de l'empathie. En travaillant sur ses archives à Jérusalem, j'ai eu l'impression de passer du temps avec lui. Plus je le côtoyais et plus je le trouvais attachant. Rien ne m'a déçu chez lui !

Son histoire résonne-t-elle avec votre propre biographie familiale ?

Pas directement. Ma famille proche n'a pas été victime du stalinisme – j'entends par là être arrêtée ou fusillée – mais, étant née en 1958 en URSS, j'ai connu l'ère Brejnev, tout de même encore totalitaire. Les camps pour détenus politiques existaient encore. Je tiens à l'affirmer d'autant plus qu'aujourd'hui il y a des tentatives de réhabilitation de cette période, ce qui me paraît inouï. Je suis l'héritière d'une certaine mémoire familiale – la mémoire de la terreur m'a été transmise – qui a façonné mon rapport à l'État et la société soviétique. Quand j'ai émigré en France en 1975, j'ai su que je travaillerai sur le totalitarisme.

En Europe occidentale et en Israël, Julius Margolin se heurte au silence des intellectuels sur les camps soviétiques. Comment ce thème résonne-t-il pour vous ?

Le silence des intellectuels occidentaux, voire l'exaltation du système stalinien, est quelque chose qui doit être davantage pensé. On est aussi au début d'un vaste chantier de réflexion sur l'imbrication des violences nazies et soviétiques. Jusqu'à récemment, il était tabou de les comparer, ce qui empêchait toute réflexion sur les violences dans les territoires est-européens où elles sont intimement liées. Le climat a changé et sur cette question il y a de quoi mobiliser les chercheurs. L'œuvre de Julius Margolin va sans doute nourrir ce chantier en phase d'ouverture.

 

                                                                                         Emmanuel Gehrig


                             

 

Libération, Livres, 15 novembre 2012

L'URSS de A à zek

 

Après son « voyage » en Sibérie, le retour de Julius Margolin dans un monde disparu.

 

En 1939, Julius Margolin a une mauvaise idée. Il retourne pour quelque temps à Pinsk (alors en Pologne, aujourd'hui en Biélorussie). C'est la ville de sa naissance, celle où ses parents vivent et vont bientôt mourir. Il a 39 ans et habite en Palestine depuis trois ans. La guerre qui survient le met dans la nasse. Fuyant les nazis, il rejoint les territoires polonais sous administration stalinienne, mais refuse la nationalité soviétique : cinq ans de Sibérie. La déportation lui épargne l'extermination.

Voyage au pays des Ze-Ka, paru au Bruit du temps voilà deux ans, contait cette aventure au cœur gelé de l'espèce humaine. Par sa précision, un humanisme que renforce la fonte express des illusions, sa manière sensible d'associer l'expérience aux souvenirs et la vie aux lectures pour résister à la plus grande violence subie, l'originalité de son point de vue (celui d'un intellectuel juif polonais polyglotte et russophone), il rejoint les grands textes de la littérature dite concentrationnaire – autrement dit, de la littérature tout court.

Hors-venu. Le Livre du retour n'est pas un ouvrage achevé, mais il est, par son inachèvement même, du même niveau : Margolin tente de recoudre le tissu déchiré. Publiés ou non, les textes rassemblés par Luba Jurgenson racontent la suite de l'épopée, en 1946 – de même que La Trêve de Primo Levi prolongeait Si c'est un homme. C'est le moment douloureux où le déporté redevient homme en affrontant pêle-mêle la liberté, ses souvenirs et la disparition du monde qui fut le sien. C'est le moment où cet homme comprend qu'il doit, pour survivre, « crier plus fort que la vie » en devenant écrivain : « Je me méfiais de ma plume qui était enfin libre. Pendant sept longues années, mes pensées étaient hors-la-loi, mon silence même était illégal. À présent, je tenais ma plume comme la hampe d'un drapeau. » Il racontera ce qu'il a enduré. Huit brefs et merveilleux chapitres d'enfance, publiés à la fin du livre, sont les traces d'une autobiographie avortée. Julius Margolin raconte la destruction du monde d'hier. Il n'a pu le ressusciter.

Le Livre du retour débute par sa relégation dans un village sibérien. Il conte ensuite sa libération en tant que Polonais, son voyage en train vers le pays natal. C'est à Lodz qu'il prend conscience de la disparition de son peuple. La ville semble intacte, la vie suit son cours, mais « soudain je tressaillis. À la place de la synagogue gothique au centre de la ville – l'un des édifices les plus monumentaux de Lodz – il y avait un vide. C'était si fantastique que je reculai d'un pas. L'herbe recouvrait ce terrain vague, deux fiacres sommeillaient, paisiblement sous le soleil d'avril. La synagogue avait disparu. »

Dans la rue, il croit voir Lubliner, un vieil intellectuel qui lui avait enseigné la littérature yiddish et avait cloué au-dessus de sa porte un portrait de Lénine peint par lui-même. Mais ce n'est qu'un fantôme : les nazis ont tué Lubliner. Margolin est un hors-venu. Il erre dans la ville, dans sa vie, à l'ombre des vers d'Horace sur la postérité dont il cherche à se souvenir, de même que Primo Levi vivait sur la barque de Dante. À Lodz, croquer dans une pomme signifie le bonheur.

Samovar. Plus tard, il évoque son passage par « la belle et lumineuse France » : il y découvre « les ratiocinations sartriennes ». Le philosophe les comprend, le déporté les lit avec le regard de qui a réellement approché le néant : « J'essayais d'imaginer ce qu'était la vie de Monsieur Roquentin avant sa découverte de “l'existence” dans toute sa vérité nauséabonde. J'observais les combats philosophiques du héros de Sartre non sans une curiosité teintée de compassion. La Nausée m'apparut comme une expérience ridicule d'un vieux garçon qui venait de prendre conscience, à sa propre surprise, de ce que présence au monde voulait dire. » Ensuite, Margolin conte son voyage depuis Marseille jusqu'en Palestine. Sur le bateau, il écrit son premier article pour dénoncer les camps soviétiques. Un médecin souriant lui dit qu'il ne sera pas entendu. Il n'a pas tort.

Dans un des derniers textes, on apprend qu'un matin de novembre 1910, devant le samovar, sa mère « fondit en larmes pendant le petit déjeuner » : Tolstoï venait de mourir. « Aujourd'hui, un demi-siècle plus tard, je vois dans ces larmes de ma mère, qui m'ont alors tellement frappé, un témoignage touchant et naïf de l'innocence de son cœur, de sa confiance à l'égard de tout ce que la vie lui a apporté de bien. » Ces larmes signent aussi, sans qu'on le sache encore, « la fin de l'humanisme traditionnel, de la conscience non déviée de ce qui constituait la base morale de l'histoire ».

                                                                                          Philippe Lançon


                             

 

 

Le Clavier cannibale, 9 novembre 2012

Ulysse et le train de la vie : Julius Margolin

 

En refermant Voyage au pays des Ze-Ka, on avait laissé l’admirable et lucide Margolin en chemin vers l’Altaï, après cinq années passées dans les camps sibériens. Tel Ulysse désireux de rallier Ithaque, Julius va découvrir que la route qui mène au foyer est longue et tortueuse – une découverte d’ailleurs sans surprise, car l’auteur sait déjà à quel point tout déplacement en Russie et en Europe est un chemin de croix, de fer et de glace, jonché d’embûches administratives et d’impossibilités pratiques.

Le Livre du retour est composé d’un ensemble de textes distincts qui pourtant se font écho, et qui nous permettent de suivre, station après station, le périple odysséen d’un rescapé des camps. De Slavgorod à Haïfa, de l’enfer blanc aux rives solaires, il y a plus qu’un espace à parcourir : il y a un temps à traverser. Car Margolin va repasser par cette Pologne où il eut l’imprudence de retourner en 1939, plutôt que de rester à Tel Aviv, et en repassant par elle il va repasser par son passé, ses spectres, ses ruines.

Une fois de plus, ce qui frappe dans ce récit segmenté, c’est le style Margolin. Un style qui cherche en chaque chose la flamme, l’angle, la leçon, et tend entre les événements, les détails, et les humeurs des ponts sensitifs, et ce malgré un long compagnonnage avec l’inhumaine condition. Dans un texte intitulé « Non Omnis Moriar », Margolin donne la mesure du travail de mémoire auquel se livre le survivant afin de recouvrer un semblant de cohérence : sans cesse il achoppe sur un vers d’Horace dont la suite lui échappe. L’Ode se dérobe, incandescente dans son incomplétude. Car non seulement les conditions dans lesquelles il a vécu ont troué sa cohérence, mais elles l’ont comme dépouillé de son écorce première, d’un savoir que le froid et la violence sibérienne ont craquelé jour après jour, nuit après nuit. Il se jure donc de remettre la main sur ces vers qui le fuient. Et c’est à Tel Aviv que l’Ode d’Horace redéploiera ses ailes miséricordieuses : Non, je ne mourrais pas tout entier, une partie de moi-même échappera au trépas…

Mais certaines béances ne peuvent être comblées, et quand Margolin revient à Lodz, il manque une âme immense, il manque une synagogue et deux cent cinquante mille juifs : « La vie inachevée des habitants de Lodz criait en moi », écrit Margolin, qui explique en quoi sa ville n’est pas un cimetière mais quelque chose de pire encore, car :

« le cimetière, on y vient pour se rappeler le chemin de toute chair parvenue à sa fin naturelle. Mais mon peuple n’était pas mort – il avait disparu en plein jour, tout comme moi-même j’avais disparu de la vie en un instant, au moment où l’on m’avait jeté dans une geôle pour condamnés soviétiques ».

Margolin va donc quitter Lodz, non sans y avoir ravivé des souvenirs, dont il peint la vivace résistance à l’oubli en faisant appel à tous les sens, tous les sons, toutes les couleurs, relisant les journaux d’avant-guerre, soufflant sur la braise de tel ou tel souvenir, sacrifiant pour ainsi dire son souffle fragile au décor afin que s’y dressent et s’y animent les ombres d’hier. Ce que le nazisme et le système soviétique concentrationnaire ont détruit, Margolin veut croire qu’il survit, même dans la patience des limbes.

Impossible de citer tous les moments poignants par lesquels passe Margolin, ils sont indissociables de son trajet et de son écriture, de sa vision et de sa réflexion. Mesuré, prudent, résigné mais non vaincu, il n’écrit jamais sous le coup de l’émotion, préférant laisser l’émotion remonter lentement d’entre les situations, hors tout jugement hâtif, dans ce crépuscule du ressentir qui se méfie des nuances trop vives et refuse sciemment à la rage, sourde ou vive, le chemin de la vindicte. Un jour, après qu’il a passé en train le Don et le Dniepr, Margolin croise des prisonniers allemands qui travaillent sur les voies et quémandent du pain :

« Tout en pensant à la fosse commune près de Pinsk où reposait ma mère suppliciée, je leur donnai du pain avec une sorte de terreur mêlée de dégoût… »

Le lecteur découvrira les obstacles qui retardent le retour de Margolin en Israël, les chicanes administratives que l’auteur brave avec philosophie, ayant vécu le pire et bien désireux de jouir de la vie, que ce soit à Marseille où tout l’émerveille ou sur le bateau qui l’emmène enfin cers ce qu’il appelle « son » Occident. Mais le lecteur découvrira également l’ancien voyage de Margolin depuis la Pologne jusqu’en Israël avant la guerre, en train puis en bateau, via Varsovie, la Moldavie, Bucarest, la Transylvanie – et voilà qu’apparaissent les dômes d’Istanbul, que se profile la Grèce une fois la mer de Marmara entreprise, voilà que surgissent les premiers palmiers, et un beau jour, à l’aube, renaît le Carmel, le mont du prophète Elie. C’était avant que tout soit sali, fracturé, redessiné.

Le dernier tiers du livre rassemble neuf textes sur l’enfance, d’une intelligence et d’une sensibilité confondantes, et l’on peut y lire un des plus beaux portraits de père haï de la littérature. Un « malheureux despote » rongé par l’épargne, désaxé par des rages soudaines, usé par une inaptitude à tout. Un père qu’on déteste, et dont on déteste encore plus que tout le pouvoir de détestation. Un être en fuite de lui-même, noyé dans le conflit avec l’autre, n’aimant ni son travail de médecin ni les patients qu’il soigne, comme si la guérison même était détestable, lui étant refusé en son âme. À ce portrait fait pendant celui de la mère, non moins lucide et nuancé.

Dans Le Livre du retour, Margolin impressionne une fois de plus par cette puissante sagesse qui l’empêche de sombrer dans la haine ou l’engourdissement. S’il accepte de revivre par écrit ses expériences passées, c’est uniquement parce qu’il sait le passé à jamais effiloché tant qu’il ne l’a pas revécu en homme libre. Confiné des années dans le champ de la destruction, il sait l’éclat de la création. Il sait la liberté latente dans toute création. Cette liberté, qu’il redécouvre avec des poumons de nouveau-né malgré les rides du temps, elle est son bien le plus précieux, et il la cherche et la trouve à chaque page du grand registre des détails humains, l’ayant gardé en lui tel ce quignon de pain qu’il évoque à un moment, quignon qu’on lui vola et qu’il récupéra parce qu’à sa faim s’ajoutait un devoir de dignité. Et c’est ce devoir de dignité qui nous rend Julius Margolin et ses écrits non seulement admirables mais également indispensables.

 

                                                                                                              Claro

Le site du  Clavier cannibale


                             

 

La Russie d'aujourd'hui, 7 novembre 2012

Crier plus fort que la vie

 

Le lecteur français avait pu redécouvrir l’an dernier, grâce aux éditions Le Bruit du temps, le récit kafkaïen de l’arrestation et des années de Goulag de Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-ka, livre étouffé lors de sa première publication en 1947, tant il contrariait l’air du temps.

L’éditeur et la traductrice poursuivent leur travail. Luba Jurgenson a exhumé des textes inédits, Huit chapitres sur l’enfance et un volet Le Chemin vers l’Occident qui constituent Le Livre du retour. Nous retrouvons Julius Margolin là où nous l’avions laissé, à sa libération en 1945. En haillons, affamé, il arrive en relégation à Slavgorod dans l'Altaï. Au printemps 1946, la nouvelle tombe, invraisemblable : les Polonais déportés du Goulag sont rapatriés vers Lodz et Varsovie. À Lodz le rescapé du Goulag prend la mesure de l’ampleur de la Shoa. Puis vient le vrai départ, celui qui l’amène à franchir la frontière entre deux mondes, entre Varsovie et Paris.

C’est de Marseille qu’il regagne ensuite la Palestine. L’Héliopolis affrété par les organisations juives prend la mer. « C’est seulement à présent que l’Occident commençait pour moi véritablement… Mon Occident à moi prenait forme par opposition à la Sibérie, à l’Oméga, l’étoile à cinq branches qui brillait au-dessus du royaume des camps. L’Héliopolis allait vers l’Occident, l’Occident du cœur, l’Occident de la pensée… » Un Occident qui ne correspond pas à une réalité géographique, mais politique, qu’il oppose à un Orient où l’on inculque le « respect du fouet, où on vénère l’autorité… où la Peur marche sur la pointe des pieds ».

À bord du navire Margolin prend la plume : « J’écris comme écrirait un homme qui n’a qu’une journée à vivre, il doit dire le plus urgent, le plus important. » Il s’empresse de faire lire son premier récit à l’un de ses compatriotes, expliquant son sentiment « d’être en dette à l’égard de quelqu’un… d’être obligé de faire quelque chose… pour ne pas être un salaud à [ses] propres yeux ». Son interlocuteur, jugeant qu’il est plus sain de tirer un trait sur le passé, prédit qu’avec le temps les souvenirs s’estomperont et qu’il renoncera peut être à « crier plus fort que la vie ». On l’a compris, Julius Margolin ne renoncera jamais, mais devra porter seul sa croix.

Il l’a appris, la vie ne fait que confirmer le traumatisme d’enfance lorsque sa nounou le regarde se noyer sans réagir à ses appels… vous êtes sur le point de périr, et vos amis contemplent votre malheur, indifférents, le visage impassible. Telle est donc l’existence et nous avons appris sa leçon. Malgré cette leçon amère, ce qui frappe chez cet homme qui sort de l’enfer, c’est un vrai goût, une gourmandise même, pour la vie, le goût retrouvé des pommes, la chair d’une femme, l’animation des cafés de Marseille, la découverte d’un livre… l’absence ce haine et aussi, une volonté farouche de comprendre, d’analyser et de témoigner de ce qui se joue dans sa vie d’homme.

 

                                                                                             Christine Mestre

 

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Traduit du russe, présenté et annoté par

Luba Jurgenson


Inédit


Format : 135 x 205
304 pages • 25 euros

 

ISBN : 978-2-35873-044-0
Mise en vente : 22 octobre 2012