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La Mer et le Miroir
Commentaire de La Tempête de Shakespeare
revue de presse     

Cahier critique de poésie, n°19, mars 2010

W. H. Auden : La Mer et le Miroir

Ceux qui ont été au bout de La Tempête savent que Prospero se résout au public, se suspend au drame, se déduit du théâtre. Peut suivre une poésie, au lieu de revenir sur l'intrigue, qui collectionne les saillies plus systématiquement qu'harmoniquement. Dans La Mer et le Miroir des années 1942-1944, ici traduit par Bruno Bayen et Pierre Pachet, Wystan Hugh Auden fait suite à Shakespeare en trois chapitres : « Prospero à Ariel », « Les seconds rôles », « Caliban au public ». Chaque fois, l'ampleur du propos est recadrée retapée décalquée fonction des référentiels psychologiques en place et tels que le genre plus ou moins de circonstance les dispose (à peine, mais qui plus est). Il pourrait y avoir une langue qui fait en sorte de maintenir une impressionnante densité de tressaillements existentiels, à faire pâlir Souriau. Mais comme la densité est effectivement impressionnante, on ne peut pas dire que la langue fait en sorte plus qu'à y voir, mais plutôt des proses de telles teneurs qu'il s'y met encore plus d'enjeux qu'elles n'en peuvent contenir. Un allant même dans la complexité qui donnerait envie de modéliser pour vérifier comment l'étendue des motifs n'est quand même pas inversement tout à fait proportionnelle à la segmentation énonciative. Toujours est-il : on s'y croit lever une formulation heureuse et fait-on autant repérer comme des adjuvants rustines, dire qu'on n'arrêterait pas de s'y prendre le pouls.

                                                                                                              David Christoffel

 

                          

 

Lexnews, août 2009

W.H. Auden, La Mer et le Miroir

Les échos des tempêtes terrifiantes longtemps perdurent après le silence revenu. Le miroir de Wystan Hugh Auden (1907-1973) renvoie cette image incessante de nos échouages et de nos doutes soulevés par les flots déchaînés. Bruno Bayen dans son introduction à l’œuvre rappelle que Shakespeare invitait le public à interroger l’issue de la pièce qui se concluait en forme d’ouverture. W.H. Auden a relevé ce défi en écrivant ce « commentaire », le mot est faible, de la célèbre Tempête du grand poète et dramaturge britannique. La préface de ce long épilogue rédigée par Auden ose cette question : « Oh quelle autorité donne sa surprise à l’existence ? » à laquelle quelques lignes plus loin une réponse sans réponses tente : « Le monde en fait que nous aimons est une étoffe sans substance : Par-delà le mur tout le reste est silence ; Le silence mûrit, Et mûrir, c’est tout. » Sommes-nous condamnés à mûrir ? À subir cette inéluctable évolution ? Il ne faut nourrir aucune illusion, elles sont aussi dangereuses dans l’art que dans la vie de tous les jours. Le texte se termine d’ailleurs par un constat que l’on pourrait croire à tort pessimiste : « … chacun de nous sait bien pourquoi, et hélas, entrevoit le peu que nous aurons à devenir, quand nos fantômes se perdront, un simple souvenir qui s’enfuit… » Il faut découvrir cette écriture si bien rendue par la belle traduction de Bruno Bayen et Pierre Pachet et les heureux maîtrisant la langue de Shakespeare auront tout à loisir le plaisir de lire le texte original. L’œuvre est parfois difficile, mais elle suggère toujours cet écho infini de l’éternelle interrogation de l’homme sur son être et son devenir, Auden ne tente pas d’y répondre, mais invite à contempler ses différents reflets !

http://lexnews.free.fr/leslivres.htm#ROMAN

 

                          

Valeurs actuelles, n°3791, 23-29 juillet 2009

La Mer et le Miroir de W.H. Auden

Ce petit livre mêlant poèmes et prose se présente comme un codicille à La Tempête : ni plus ni moins, avec une souveraine simplicité qui impose comme une évidence ou presque cet écho d'Auden à Shakespeare. C’est peu dire qu’Auden risquait gros, et il est d’autant plus admirable qu’il ait su trouver sa tonalité particulière, qui fait de cet écho une œuvre originale, où Caliban, le double récusé de l’auteur, vient parler au public à sa place, lire dans ses pensées à sa façon de mauvais génie, démasquer moins les illusions que le régime de leur nécessité et dialoguer avec son double, Ariel, son antithèse, l’elfe dont la perfection rêvée n’existe que par le désir de sa souffrance à lui, l’hôte pénible de la Terre. Auden nous donne ici son testament artistique, sous la forme d’un manifeste de l’art théâtral.


                                                                                                            Philippe Barthelet

                          

La Croix, n°38398, 2 juillet 2009

La Mer et le Miroir de W.H. Auden

Publié en 1944 à New York, The Sea and the Mirror est un commentaire de La Tempête, dernière pièce de Shakespeare. Il est ici traduit pour la première fois dans son intégralité. Prospero dans l'épilogue de la pièce de Shakespeare s'adresse au public… « Plus d'art enchanteur, d'esprits qui opèrent. » Auden reprend le propos de son illustre aîné et fait parler tour à tour Prospero, les « seconds rôles », Caliban (un long discours en prose), Ariel enfin. Sous la plume d'Auden, la glose se fait elle-même poème dramatique. Et surtout étonnant art poétique, méditation grandiose sur les rapports de la vie et de l'art, sur le Mal et la « riche incohérence d'une nature tout en failles et en incidents asymétriques ».


                                                                                                          Patrick Kéchichian

                          

La Quinzaine littéraire, n°993, 1er-15 juin 2009

W.H. Auden brode sur La Tempête de Shakespeare

W. H. Auden (1907-1973) est avec T. S. Eliot (1888-1965) l'une des deux grandes figures qui dominent la poésie anglaise du XXe siècle. Ils semblent, a priori, diamétralement opposés. Tandis qu'Eliot, né Américain, viendra vivre en Europe et deviendra finalement citoyen britannique, Auden suivra un parcours inverse en allant vivre aux États-Unis en 1939 et en adoptant la nationalité américaine en 1946 – avant de revenir en Europe pour de nombreux séjours.

Sur le plan idéologique, tout semble séparer les deux hommes : le jeune Auden s'identifie à la gauche marxiste et rejoint les républicains en Espagne, tandis qu'Eliot se définit comme un conservateur. Pourtant, Auden prendra ses distances par rapport à ses premiers engagements et s'orientera vers des positions beaucoup plus modérées. Son retour en 1940 à l'anglicanisme de son enfance, prélude à son évolution vers un existentialisme chrétien, n'est pas sans rappeler, à certains égards, la conversion anglicane d'Eliot en 1927, même si le christianisme représentait des orientations différentes pour les deux poètes. Enfin, dernière analogie et non la moindre : tout en étant passionnés de poésie, ils s'intéressaient tous deux beaucoup au théâtre et au drame poétique, à la fois comme créateurs et comme critiques. La publication de La Mer et le Miroir d'Auden vient nous le rappeler.

Cette édition bilingue permet d'apprécier les talents des deux traducteurs qui, confrontés à une tâche difficile, ont préféré, parfois, rendre le rythme d'Auden plutôt que son sens précis, surtout dans les parties poétiques aux formes très concises. Ils ont aussi réalisé un travail utile d'édition critique, Bruno Bayen signant l'avant-propos, et Pierre Pachet la postface, suivie d'une chronologie et d'une bibliographie.

Le poème dramatique d'Auden, composé de 1942 à 1944 et publié d'abord à New York en pleine guerre, en 1944, n'est pas seulement un commentaire de La Tempête de Shakespeare, comme le laisse croire modestement son sous-titre. Anticipant sur les constructions ludiques du postmodernisme, Auden nous propose une suite à la pièce, un supplément, une réécriture, une mise à distance, une parodie, bref ce que l'on pourrait décrire comme une « broderie » poétique et critique autour de La Tempête.

Pourquoi avoir choisi cette pièce pour réfléchir sur l'illusion dramatique et la magie de la création ? Parce que ces thèmes-là sont au cœur même de La Tempête, la dernière pièce de Shakespeare, qui est très connue, souvent jouée, et que l'on considère comme son « testament ». Elle a, de plus, une valeur particulière pour Auden, puisque, à l'âge de 15 ans, il a joué le rôle de Caliban dans une représentation organisée par son lycée. Une vingtaine d'années plus tard, la pièce l'habite toujours et il voit dans La Mer et le Miroir « mon ars poetica, tout comme je crois que La Tempête est celui de Shakespeare ».

La Préface donne la parole à l'entrepreneur du spectacle qui s'adresse aux critiques. Le chapitre I, « Prospero à Ariel », revient sur les adieux du magicien à son esprit aérien qui l'a aidé dans ses entreprises. Apparaît alors un écart essentiel par rapport à la pièce : Prospero forme avec son serviteur un couple fondé sur la dépendance mutuelle, et presque pervers, car il est sans doute responsable de la dégradation de Caliban.

Le chapitre II, « Les seconds rôles », donne la parole successivement à douze personnages censés être de second plan, parmi lesquels on est surpris de trouver l'usurpateur Antonio, qui a trahi son frère Prospero, duc de Milan, et aussi la fille de Prospero, la belle Miranda, et son fiancé Ferdinand, fils du roi de Naples. Tout est conçu pour que Prospero, Ariel et Caliban soient perçus comme les personnages principaux du drame. C'est même à Caliban que revient le long chapitre III, « Caliban au public », le seul qui soit rédigé en prose. Le lecteur/spectateur s'étonne de voir ce fils d'une sorcière, cet esclave difforme, rebelle et inéducable selon son maître Prospero, prendre la parole une fois le rideau baissé, à la place de l'auteur, et s'exprimer dans une prose riche, complexe et subtile, qui se rapproche parfois de celle d'un Henry James. Prospero se trouve ainsi éclipsé, dépouillé de son rôle magistral, surtout après qu'il a reconnu qu'il y avait un peu de Caliban en lui. C'est à Caliban qu'Auden accorde le privilège de formuler les pensées informulées des spectateurs, après la pièce, et de leur répondre en deux temps, en s'adressant d'abord à ceux qui sont venus y chercher une instruction, puis au « troupeau » qui n'y a trouvé « rien à brouter ». Avant le bref post-scriptum poétique, « Ariel à Caliban », suggérant ce qui unit au fond les deux personnages, l'intervention la plus longue et la plus substantielle revient ainsi à Caliban, qui médite sur la magie du théâtre et la différence entre la vie et l'illusion comique.

Cet art poétique que nous propose Auden, dont le titre a des connotations vaguement conradiennes, garde une part de son mystère. La mer y joue un rôle essentiel, comme chez Shakespeare : elle engloutit les personnages naufragés pour les faire renaître, et finalement faciliter leur retour au pays, après leurs épreuves. Quant au miroir, c'est d'abord le miroir magique qui crée l'illusion théâtrale et donne une image déformée de la vie. Ces deux métaphores entretiennent des rapports complexes tout au long du drame, où Auden réussit cette gageure de révéler les illusions du théâtre tout en exaltant la magie de l'art.

                                                                                                                    Alain Jumeau


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Édition bilingue

Traduction de l’anglais et présentation par Bruno Bayen et Pierre Pachet

Format : 135 x 205
160 pages • 18,30 euros


ISBN : 978-2-35873-002-0
Mise en vente : 17 avril 2009